La droite tente de parler d’écologie (et c’est un fiasco)
Valérie Pécresse, la présidente d’Île-de-France, en gare de Massy-Palaiseau, le 20 février 2026. (Photo d'illustration) - © Thomas Samson / AFP
Valérie Pécresse, la présidente d’Île-de-France, en gare de Massy-Palaiseau, le 20 février 2026. (Photo d'illustration) - © Thomas Samson / AFP
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Plusieurs élus, patrons, responsables associatifs et chercheurs ont lancé le 4 octobre Puissance verte, une initiative pour bâtir une « écologie de droite » en vue de 2027. Au menu : nucléaire, industrie, production, grandes entreprises...
Amboise (Indre-et-Loire), reportage
Dimanche 4 octobre, jour de la saint François d’Assise, patron des animaux, de la nature et, depuis 1979, des écologistes. Pour lancer Puissance verte, initiative portée par le groupe de réflexion Écologie responsable, difficile de mieux tomber. L’objectif est clair : bâtir un réseau d’élus et un corpus d’« écologie de droite », pour ne plus abandonner ce terrain à la gauche et peser dans la préparation de 2027.
À l’entrée de la Villa Bellagio, aux portes d’Amboise, le saint homme aurait dû slalomer entre les SUV rangés en épi et les pelouses jaunies. Aucun transport en commun ne dessert ce vaste complexe hôtelier, sorte de délire néopalatial posé dans la campagne. L’écologie de droite et du centre est bien là. Elle est venue en voiture.
À l’intérieur, faux plafonds moulurés, rideaux violets, chaises rouges bordées d’or. Les organisateurs annonçaient 800 participants et 350 élus locaux. Au comptage, on est plutôt autour de 200 personnes bien assises.
Une écologie anthropocentrée et technologique
Derrière le pupitre, Valérie Pécresse permet de situer rapidement la doctrine. Pour la présidente d’Île-de-France, pas question « d’opposer l’Homme et la planète ». Elle revendique une « écologie intégrale » qui place « l’Homme et sa dignité au cœur de la planète ». Une écologie anthropocentrée, technologique, qui ne renonce ni à la climatisation quand elle devient nécessaire, ni au nucléaire, ni à la production, mais cherche à les rendre compatibles avec le climat. Pas climatosceptique, donc. Certainement pas décroissante non plus.
Christophe Béchu, maire d’Angers et ex-ministre de la Transition écologique (2022-2024), écoute. Jean-Louis Borloo, ex-ministre de l’Écologie (2007-2010), s’agite déjà sur son siège. Il clôturera la journée. Entre les deux, élus locaux, patrons, responsables associatifs, chercheurs et quelques spécimens venus d’autres rives défilent : Henri Alfandari, député du coin (Horizons et Indépendants) ; Yann Wehrling, ancien porte-parole des Verts ; Basile Imbert, conseiller national du Parti socialiste ; le président de l’Agence de la transition écologique (Ademe), l’Institut Thomas More… Une table ronde s’intitule même : « Existe-t-il une ou plusieurs écologies ? » La réponse est contenue dans la question.
Ici, le vert ne pousse pas sur le terreau du renoncement mais sur celui de la puissance
Dans la salle, les cheveux gris dominent, même si quelques rangées plus jeunes empêchent d’en faire un club du troisième âge climatique. La scénographie, elle, tâtonne. Le matin, chacun vient au pupitre comme remettre sa copie. L’après-midi, tout le monde s’aligne devant la salle et les tables rondes finissent parfois par porter un peu trop bien leur nom.
Puis vient le déjeuner « terroir ». Pas franchement une cantine veggie : poissons de Loire, cake au sandre et au brochet, porc, tartes fromagères aux figues. Dans de petites barquettes en bois, des rillons sont hérissés de minuscules drapeaux tricolores. Quelques courges, châtaignes et champignons décoratifs assurent la touche végétale. Même l’assiette raconte quelque chose : ici, l’écologie ne demande pas de changer de monde pour pouvoir entrer.
Ce vert-là est celui de la continuité industrielle : nucléaire, science, recherche, entreprises...
C’est précisément le problème que Puissance verte veut résoudre. Maxime Ainiant, 29 ans, coprésident du mouvement, assume vouloir construire « un vrai corpus idéologique de ce que c’est qu’une écologie de droite », une écologie « du quotidien » et « des territoires enracinés ». Ses racines ? « Le gaullisme, la reconstruction après-guerre », la souveraineté et l’ambition de refaire de la France « une grande puissance écologique ».
Nucléaire, industrie, production, grandes entreprises : ici, le vert ne pousse pas sur le terreau du renoncement mais sur celui de la puissance. Et l’objectif est très politique : « La droite était dans un vide idéologique pour cette campagne présidentielle. On doit recréer un corpus. Ce n’est pas la baisse des dépenses publiques, l’immigration qui font un projet de société. »
Voilà donc 2027 qui entre tranquillement dans la salle.
Marcher sur le terrain de la gauche
Ferréol Delmas, directeur général du groupe de réflexion Écologie responsable, assume lui aussi la politisation. Pendant vingt ans, estime-t-il, la droite a laissé le terrain écologique à la gauche. Il est temps de revenir dans la partie : « Quelqu’un de gauche a le droit de prendre la parole sur les questions écologiques, c’est légitime, mais quelqu’un de droite aussi. »
Il reconnaît même ce qui a longtemps paralysé son camp : « Des élus de droite aujourd’hui ont peur de donner le point à la gauche en parlant d’écologie. » Pourquoi, alors, avoir baptisé le mouvement Puissance verte ? « Dans le sens force », répond-il. Avant d’ajouter, en riant : « On n’est pas Poutine. »
Un mot manque presque totalement : « limite »
Au fil des discussions, le sens du mot se précise. Ce vert-là est celui de la continuité industrielle : nucléaire, science, recherche, entreprises, territoires, souveraineté, puissance publique. L’écologie se fait moins critique du système que tentative de le rendre durable. Un mot, en revanche, manque presque totalement : « limite ». Sa version plus présentable, « contrainte », n’est guère plus populaire.
Cédric Ringenbach, fondateur de la Fresque du climat, venu remplacer au pied levé un animateur, remet un peu de physique dans cette affaire. La prise de conscience doit déboucher sur des choix politiques, dit-il, plutôt que sur l’éternel refuge des petits gestes individuels ou de la bonne volonté des entreprises : « Il faut changer de cadre réglementaire. Il faut que les choses deviennent obligatoires ou deviennent rentables. » La limite revient donc par la porte de service, sous forme de règle, ou de bénéfice sonnant et trébuchant.
Le nucléaire par la grande porte
Le nucléaire, lui, entre par la grande porte. Bernard Doroszczuk, ancien président de l’Autorité de sûreté nucléaire, défend sa relance au nom des « générations futures », de la recherche, de la médecine, du spatial, de l’hydrogène et du maintien d’emplois industriels qualifiés hors des métropoles. Dans une région où 4 centrales et 12 réacteurs donnent à l’atome une matérialité toute particulière, il pose néanmoins une limite aux ardeurs productivistes : « La confiance dans la sûreté et son contrôle doit être considérée comme un bien commun. » Abaisser les exigences pour accélérer la relance serait, selon lui, exactement le mauvais calcul.
Et puis Jean-Louis Borloo monte sur scène. À 75 ans, deux cancers derrière lui, une respiration parfois courte, l’ancien ministre du Grenelle a été cité toute la journée comme un ancêtre tutélaire. Sauf qu’en baskets, ébouriffé, impatient, il paraît soudain plus indiscipliné que ceux qui prétendent lui succéder.
« Tu ne t’es posé aucune question documentée », lance Borloo à Béchu
Il commence par dynamiter la machine française : « La France est en train de crever de sa désorganisation dans tous les domaines : l’énergie, la biodiversité. » L’Ademe, régulièrement promise à la tronçonneuse par une partie de la droite ? Il la défend : « C’est le seul outil collectif à disposition de chacun, élu, entrepreneur... Contrairement à ce qu’on croit, c’est pas l’Ademe qu’il faut supprimer, c’est le reste. » Rires dans la salle.
Même les EPR passent à la moulinette. « Macron fait une conférence de presse [en février 2022] à Belfort pour faire plaisir à Chevènement. On va faire des EPR, annonce-t-il. Moi, je dis pas qu’il faut pas les faire. » Son problème est ailleurs : pourquoi cette technologie, cette taille de réacteur, cette organisation plutôt qu’une autre ? Pourquoi décider avant d’avoir réellement documenté les options ? « Tu ne t’es posé aucune question documentée », lance-t-il à Christophe Béchu, tout sourire devant lui. Voilà qui tranche avec une journée largement vouée à réhabiliter puissance, nucléaire, souveraineté et production.
Une « épopée »
Puis Borloo déplace encore le sujet. Ce que la droite tente ici ne peut pas, selon lui, consister à empiler les chapelles avant 2027. « La question n’est pas de réunir pour que ça fasse masse critique. Non. La question, c’est de proposer une épopée aux Français. »
Une épopée. Le mot tombe bien après cinq heures passées à chercher un corpus.
Borloo ne veut ni catalogue de mesures, ni comité supplémentaire, ni nouveau « club du Conseil d’État qui va encore expliquer pédagogiquement aux Français comment on va gérer le pays ». Il veut « régénérer », croiser les regards, sortir d’un appareil politique et administratif qui ne sait plus réparer ses propres machines.
Alors, à quoi aura servi cette journée ? Au moins à montrer que l’écologie travaille de nouveau la droite. Certains la veulent productive, nucléaire, souveraine et enracinée. D’autres rappellent la sûreté, la réglementation, les limites physiques. Tous refusent de laisser le sujet à la gauche. Mais vingt ans après le Grenelle, le paradoxe reste savoureux : il aura fallu réunir une nouvelle génération pour que l’idée la plus neuve de la journée sorte de la bouche de l’homme de 2007.