Au bord du gouffre, les agences de la transition écologique entrent en lutte
Les syndicats d’une vingtaine d’agences et d’opérateurs de l’État ont organisé une assemblée générale à la Bourse du travail, à Paris, le 5 octobre 2026 - © Mathieu Génon / Reporterre
Les syndicats d’une vingtaine d’agences et d’opérateurs de l’État ont organisé une assemblée générale à la Bourse du travail, à Paris, le 5 octobre 2026 - © Mathieu Génon / Reporterre
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60 postes en moins au Cerema, 24 à l’OFB, 16 à l’Ademe... Face aux coupes prévues dans le budget 2027, les syndicats des agences et opérateurs de la transition écologique organisent une mobilisation collective.
Bourse du travail (Paris), reportage
Pour la dernière fois sous la présidence d’Emmanuel Macron, le gouvernement ne prévoit toujours pas d’effort financier massif pour s’adapter au dérèglement climatique. Au contraire, il poursuit l’affaiblissement des agences et établissements publics liés à la transition écologique, sociale et sanitaire. Nouvelle preuve avec le budget 2027, présenté le 1er octobre.
Concernant le ministère de la Transition écologique, 126 postes sont supprimés dans les services de l’État et 238 dans les établissements publics. Dans le détail, le Centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement (Cerema) perd 60 postes, l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) 25, l’Office français de la biodiversité (OFB) 24, l’Agence de la transition écologique (Ademe) 16, les agences de l’eau 15, les parcs nationaux 10 et l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) 5.
Contre ces nouvelles mesures d’austérité, les syndicats d’une vingtaine d’agences et d’opérateurs de l’État réunis dans le Collectif des agences en lutte ont organisé une assemblée générale, à la Bourse du travail à Paris, le 5 octobre. Près d’une centaine de salariés de l’Institut Paris Région, Santé publique France, l’Anses ou l’IGN, dont beaucoup avaient revêtu leur gilet rouge et jaune de la CGT, étaient réunis.
Né en novembre 2025, ce collectif intersyndical entend faire front face aux « backlash » écologique et social particulièrement violent ces derniers mois.
Le Cerema en cessation de paiement en 2027
Parmi toutes les agences ou établissements publics, c’est le Cerema qui paie le plus lourd tribut : 60 suppressions de postes sont prévues pour l’an prochain. Le centre d’études apporte aux collectivités l’expertise publique pour adapter routes, bâtiments et villes au climat. Depuis sa création en 2014, l’établissement a déjà perdu 700 agents, rappelle Elsa Moutet, représentante syndicale CGT, au micro devant l’assemblée.
Au-delà de la baisse des effectifs, ce manque de moyens se traduit très concrètement par les conditions de travail dégradées : « On nous refuse de plus en plus de formations, par exemple sur l’urbanisme ou sur les écoquartiers, ainsi que des déplacements, ajoute Elsa Moutet. Par exemple, je suis basée en Normandie et lorsque je dois me rendre en Centre-Val de Loire, on nous demande d’y aller seul, plutôt qu’à 2 ou 3, ça limite forcément notre expertise. »
Plus préoccupant encore : « La dotation de l’État baisse chaque année. Si rien n’est fait, le Cerema sera en cessation de paiement en 2027. » Une situation qui pourrait raviver la question d’un rapprochement avec d’autres opérateurs publics : en 2025, plusieurs rapports préconisaient une fusion des missions avec l’Ademe ou l’Agence nationale de la cohésion des territoires.
350 millions d’euros et 16 postes en moins pour l’Ademe
L’Ademe fait aussi les frais de cette cure d’austérité. L’Agence de la transition écologique perd seize postes et 350 millions d’euros de budget pour 2027, dont 300 millions d’euros pour le Fonds chaleur qui soutient les projets des collectivités et des entreprises pour décarboner leur mode de chauffage. Ici aussi, des salariés syndiqués participent depuis plusieurs mois à la mobilisation des agences en lutte afin de s’organiser collectivement pour défendre les missions de service public.
« Ce qui se joue dépasse largement une réorganisation administrative, c’est la place du service public dans la transition écologique et sanitaire », déplore Didier Gabarda Oliva, délégué syndical CGT. Si l’Ademe a recruté massivement à partir de 2022, notamment grâce au plan de relance et à France 2030, avec jusqu’à 250 intérimaires, cette hausse des effectifs s’est accompagnée d’une précarisation. « Près d’un quart des salariés sont aujourd’hui en CDD ou en intérim », précise-t-il.
D’autant que l’Ademe, déjà ciblée par la droite et l’extrême droite qui rêvent de la supprimer, a failli être encore fragilisée en juin par un projet de loi avant que le gouvernement ne fasse machine arrière.
À l’OFB, des suppressions de postes diffuses
Du côté de l’OFB, dont la droite et l’extrême droite veulent également la suppression, 24 postes doivent être supprimés en 2027. « C’est la troisième année consécutive qu’on nous retire 24 postes », explique Pascal Irz. Scientifique des données à l’OFB et trésorier adjoint de la CGT Environnement, il a fait le déplacement depuis Rennes pour assister à l’assemblée générale.
Des suppressions diffuses, au fil des départs et des mobilités, qui se traduisent par « un peu plus de boulot pour chacun et davantage de missions règlementaires au détriment du reste », ajoute-t-il. Par exemple, celui qui aide notamment des associations à compiler des données dans le suivi des chauves-souris et des poissons d’eau douce n’a plus le temps d’exploiter ces données : « Je dois me contenter de l’inventaire et c’est insuffisant pour étudier les effets du changement climatique sur telle ou telle espèce. »
Anses : moins de moyens pour anticiper les risques
À l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses), ce sont 5 postes qui vont disparaître en 2027, après 6 cette année. Un chiffre qui peut paraître faible au regard des 1 500 travailleurs, mais qui inquiète Anthony Cadène, coordinateur d’expertise à la direction de l’évaluation des risques et délégué CGT, sur sa capacité à anticiper les risques sanitaires.
En deux ans, l’agence responsable des autorisations de mise sur le marché des pesticides a vu son budget baisser de 7 millions d’euros, sur une enveloppe totale de près de 120 millions en 2025. Et pendant ce temps, de nouvelles missions s’ajoutent : « 11 postes avaient été annoncés pour l’évaluation des cosmétiques mais, finalement, seulement 4 personnes assurent cette mission à temps plein », dit Anthony Cadène.
Résultat, « avec ces moyens contraints, on va devoir se concentrer sur les saisines des ministères et on aura moins de temps pour traiter d’autres sujets émergents », poursuit-il. Une crainte qui intervient alors que l’indépendance de l’Anses a été en partie remise en cause en 2025. L’agence doit suivre un calendrier imposé par le ministère de l’Agriculture en matière d’examen des pesticides.
25 postes en moins à l’IGN
À l’IGN, 25 postes seront supprimés en 2027. L’Institut national de l’information géographique et forestière, qui produit et actualise les cartes et données géographiques du territoire, joue aussi un rôle essentiel dans la prévention des risques en cartographiant les zones les plus exposées aux inondations, incendies ou à l’érosion côtière.
Si les 1 400 agents de l’IGN ignorent quels postes précisément sont concernés, Marion Gaudon, technicienne d’études et déléguée CGT s’inquiète pour l’entretien quotidien des bases de données, et pour les métiers de techniciens. « La direction met régulièrement en avant le recours à l’intelligence artificielle pour justifier les suppressions de postes, elle peut faciliter certaines tâches mais cela ne peut pas remplacer l’expertise des techniciens », estime-t-elle.
Avec moins d’agents, « il va falloir renoncer à certaines choses. Parfois, on doit déjà arbitrer entre la mise à jour de certaines données et celle d’un territoire, par manque de temps ».
À l’issue de l’assemblée générale, les participants ont voté le principe d’une grève et d’une nouvelle mobilisation fin octobre ou début novembre ainsi que le soutien à la mobilisation des lycéens et des étudiants qui manifestent encore le 6 octobre. « On va mettre en place un comité d’organisation entre les membres du Collectif des agences en lutte mais aussi avec les nouveaux qui nous ont rejoints », indique Léo Mariasine, délégué syndical CGT de l’Institut Paris Région.
Parmi les nouveaux venus : des délégués syndicaux à Île-de-France Nature (ex-Agence des espaces verts), le Centre scientifique et technique du bâtiment (CSTB), l’Agence professionnelle pour la formation des adultes (Afpa) et l’Agence nationale des fréquences. Le collectif entend ainsi élargir la mobilisation au-delà des seules agences environnementales.