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Reportage — Océans

Étourdissement, démangeaisons… des algues rouges prolifèrent en Guadeloupe et affectent les pêcheurs

La mairie de Saint-François a lancé un questionnaire, début 2026, pour collecter des informations auprès des marins et plaisanciers, permettant de décrire ces mystérieuses algues et aider la communauté scientifique.

Depuis fin 2025, des algues rouges prolifèrent sur les côtes guadeloupéennes, causant des démangeaisons et nausées chez les marins, tout en faisant fuir le poisson. Les pouvoirs publics tentent de mieux saisir le phénomène.

Saint-François (Guadeloupe), reportage

La mer au niveau de la plage de la Coulée, à Saint-François, dans l’est de la Grande-Terre, prend depuis le début de l’année une teinte étrange par instants. D’habitude turquoise et cristalline, il lui arrive de virer… au rouge.

Un curieux phénomène qui a alarmé les marins locaux dès décembre 2025 : « Un camarade nous a dit que lorsqu’il remontait ses filets et ses casiers infestés d’algues rouges, il n’avait jamais vu ça auparavant. On en trouvait jusqu’à presque 100 mètres de profondeur », explique Philippe Jouve, secrétaire de l’intersyndicale pêche 971.

Depuis, le phénomène s’est étendu à presque toute la Guadeloupe. Sainte-Anne, Gosier, Sainte-Rose, le Moule… L’organisme vivant semble se développer un peu partout, occasionnant avec lui des pertes économiques pour le milieu de la pêche.

« Ces algues sont dangereuses et nous ignorons tout des conséquences à long terme »

Lorsque les marins voient flotter les algues rouges à la surface, près de leur navire, ils savent déjà qu’ils ne pêcheront rien, si ce n’est du poisson mort. « Pour certains, les pertes financières s’élèvent à 70 % de leur chiffre d’affaires. C’est terrible, car nous subissons déjà les conséquences des sargasses, du réchauffement climatique, du rejet des eaux usées dans la mer et des nouvelles interdictions de pêche durant certaines périodes, explique Jean-Michel Landre, marin et secrétaire général de la CGT Marin. Mais, ce qui m’inquiète encore plus, ce sont les conséquences sanitaires de la présence de ces algues. »

Un pêcheur essaye de retirer les résidus d’algues rouges qui se sont accumulés sur son bateau. Capture d’écran / vidéo WhatsApp

En contact régulier avec elles, il nous raconte : « Malgré nos protections, nous ressentons des étourdissements au contact de ces algues, ainsi que des démangeaisons au niveau des yeux et des mains. Le bout de nos doigts devient jaune et lorsqu’elles s’en prennent au bateau, la peinture s’écaille. Ces algues sont dangereuses, mais nous ignorons tout des conséquences à long terme », souligne-t-il.

Pour bien caractériser les effets éventuels sur les professionnels, l’Agence régionale de santé (ARS) incite les marins à consulter un médecin dès leur retour à terre en signalant l’épisode à la cellule de veille mise en place pour cela : « L’objectivation des symptômes permettra de mieux sensibiliser les professionnels de santé à ce phénomène et de proposer une prise en charge adaptée si nécessaire », indique l’ARS.

Un développement inattendu

Les pouvoirs publics sont eux aussi dans l’expectative. La mairie de Saint-François a lancé un questionnaire début 2026 pour collecter des informations auprès des marins et plaisanciers, permettant de décrire ces mystérieuses algues et d’aider la communauté scientifique. Contactée à de multiples reprises, la mairie n’a pas souhaité répondre.

Le 27 août, la direction de la Mer, en lien avec la préfecture, a animé pour la première fois un comité de suivi des algues rouges, en présence notamment du Conseil régional de Guadeloupe, de l’université des Antilles, de l’ARS, de l’Institut français de recherche pour l’exploitation de la mer (Ifremer), et du Comité régional des pêches maritimes et des élevages marins (CRPMEM). « Cette structure a vocation à traiter l’ensemble des questions que pose ce nouveau phénomène, explique Édouard Weber, directeur de la Mer de la Guadeloupe. L’algue a été identifiée comme appartenant à l’espèce Cottoniella filamentosa. Il s’agit d’une espèce sporadique, éphémère et saisonnière. »

Des observations comparables ont été faites en Méditerranée, en Caroline du Nord aux États-Unis et dans les Caraïbes. « L’espèce est plutôt profonde et sensible à la température. Une atténuation de son développement est anticipée avec le réchauffement estival des eaux. Mais il est trop tôt pour savoir comment ce phénomène va évoluer », ajoute-t-il.

Si l’algue rouge n’est pas inconnue en Guadeloupe, comme le confirme le chercheur et professeur en biologie marine Olivier Gros, son développement soudain surprend les spécialistes : « On suppose que, puisqu’elle est native du même milieu, elle ne devrait pas avoir de conséquences sur la faune locale. Mais pour les marins, c’est un gros problème car ils voient leur activité chuter. »

Inquiétudes pour l’avenir

La recherche bute encore sur les raisons qui expliquent la prolifération des algues rouges. Parmi les pistes évoquées, celle d’une eau de mer moins chaude en surface, conjuguée aux problèmes d’assainissement en Guadeloupe, semble être privilégiée. « Ces algues vivent en profondeur normalement. Elles meurent lorsque la température de l’eau dépasse les 29 °C. Si l’eau de mer est plus fraîche que d’habitude en surface, elles ont pu coloniser cette zone en trouvant dans les eaux usées des nutriments nécessaires pour se développer », explique Olivier Gros.

Quant aux effets sanitaires, ils pourraient être dus à la présence, sur l’algue rouge, d’un autre microorganisme responsable des toxines qui affectent les marins. « Il va falloir encore des études complémentaires pour confirmer ces hypothèses et surtout attendre l’année prochaine, pour savoir si nous sommes sur un phénomène ponctuel ou amené à s’installer dans le temps », poursuit-il. L’algue rouge émettrait également un répulsif naturel qui éloigne les poissons et colore la mer.

Une incertitude lourde de conséquences pour les finances des marins pêcheurs. Faute d’études fiables sur le sujet, ils attendent toujours d’être indemnisés des pertes subies en 2026. « Lors de la réunion du 27 août, on nous a annoncé qu’il faudrait peut-être attendre cinq ans pour confirmer les hypothèses des scientifiques et donc être enfin indemnisés. C’est bien trop long ! Les professionnels ont le temps de faire faillite ou de prendre de gros risques pour leur santé », s’inquiète Philippe Jouve. De leur côté, les services publics restent en alerte. Une seconde réunion du comité de suivi doit se tenir à la fin de l’année 2026.

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