« Je risque la mort » : au Brésil, l’inquiétude des militants écologistes à l’approche des élections
Neusa Guarani, candidate autochtone pour le Parti des Travailleurs a l’assemblée de l’Etat de Rio, et en lutte pour la reconnaissance de son territoire Tekohá Dje’y. - © Raphaël Bernard / Reporterre
Neusa Guarani, candidate autochtone pour le Parti des Travailleurs a l’assemblée de l’Etat de Rio, et en lutte pour la reconnaissance de son territoire Tekohá Dje’y. - © Raphaël Bernard / Reporterre
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Projets pétroliers ou ferroviaires contestés : au Brésil, le bilan écologique du président sortant Lula est contrasté. Mais à l’approche du scrutin, la peur de Flavio Bolsonaro au pouvoir réunit les militants écolo.
Plage de Leme, Rio de Janeiro (Brésil), reportage
Du rouge, du vert, du violet… Le carrousel de couleurs des drapeaux et t-shirts de la petite centaine de manifestants réunis ce dimanche 20 septembre à l’occasion de la marche pour le climat sur la plage de Leme, à Rio de Janeiro, témoigne de la diversité des partis politiques et collectifs écologistes représentés.
Les groupes ont beau être porteurs d’approches et de réalités différentes, tous s’accordent sur un point à l’approche des élections présidentielles et législatives des 4 et 25 octobre : c’est le président sortant Luiz Inácio Lula da Silva (Parti des Travailleurs, centre-gauche), plus souvent appelé Lula, qui est le plus à même de défendre leur cause.
Face à lui, son principal rival : Flávio Bolsonaro, fils de l’ancien président d’extrême droite Jair Bolsonaro, condamné à 27 ans de prison en septembre 2025 pour tentative de coup d’État. Les sondages les plus récents donnent les deux candidats au coude-à-coude, avec un — très — léger avantage pour Lula.
L’actuel chef d’État a notamment réalisé de grands progrès en matière de déforestation, un des problèmes les plus sérieux pour ce pays qui abrite plus de 65 % de la forêt amazonienne, plus grande forêt vierge au monde, vitale à la captation des gaz à effet de serre. Au cours du premier semestre 2025, l’Amazonie a par exemple enregistré une perte de 1 295 km2 de végétation native — le niveau le plus bas enregistré en 10 ans, selon les données satellites de l’Institut national de recherche spatiale (Inpe).
De la même manière, en 2025, 12,7 millions d’hectares de forêts brésiliennes ont brûlé — un chiffre certes impressionnant, mais en baisse de 31 % par rapport à la moyenne historique établie en 1985, selon l’ONG Mapbiomas. Une avancée due à l’adoption d’une politique nationale de gestion intégrée des feux (PMIF), basée entre autres sur des contrôles plus stricts des propriétaires ruraux. « Le mandat de Lula a notamment mis l’accent sur la récupération des instruments de contrôle environnementaux. »
Dès sa première année, « cela s’est traduit par une baisse de la déforestation en Amazonie, qui s’est ensuite étendue à l’ensemble des biomes à partir de 2025 », détaille Bruno Stankevicius Bassi, coordinateur de De Olho Nos Ruralistas, site d’investigation spécialisé dans l’agrobusiness. La dynamique devrait se poursuivre si le président était réélu : l’ex-syndicaliste, fort de deux mandats (2003-2011) s’est fixé un objectif de zéro déforestation d’ici 2030.
Contradictions écologiques
Les participants ne sont pourtant pas avares de critiques envers l’ex-syndicaliste, qui laisse un bilan écologique empreint de contradictions. « Lula a une vision très développementaliste. Il veut par exemple exploiter les réserves de pétrole à l’embouchure du fleuve Amazone pour pouvoir financer la transition écologique », désapprouve Iasmin Passos, anthropologue spécialiste des peuples autochtones à l’Université fédérale Fluminense. « Lula veut concilier des choses irréconciliables », plussoie Clara Grassi, habitante de l’état amazonien du Pará.
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Outre cette décision, fortement critiquée à domicile comme à l’extérieur, le président est également partisan de projets qui pourraient faire oublier ses bons résultats contre la déforestation. Parmi eux, le plan de goudronnage de la BR-319, route de près de 900 km qui relie les villes amazoniennes de Porto Velho et Manaus, ou encore le Ferrogrão, une ligne de chemin de fer qui transpercerait l’Amazonie du Nord au Sud sur plus de 930 km pour écouler le soja de l’agronégoce (le commerce à grande échelle des produits agricoles). « Le soutien à ces projets a causé de fortes frictions avec les organisations de la société civile, avec qui la collaboration avait pourtant été très intense au début du mandat », analyse Bruno Stankevicius Bassi.
« Catastrophes à grande échelle »
Au-delà de l’engouement pour Lula, c’est la peur de l’extrême droite au pouvoir qui guide les acteurs de l’écologie, dans un pays encore traumatisé par le mandat de Jair Bolsonaro. Ses 4 ans de gouvernement avaient notamment été marqués par une hausse record de la déforestation, avec un total de 45 600 km2 — l’équivalent de l’ancienne région Midi-Pyrénées.
« Flávio Bolsonaro a un programme encore plus vague que celui de son père en 2018. Implicitement, c’est le retour des politiques environnementales et socio-environnementales menées par ce dernier entre 2019 et 2022 », soulève Bruno Stankevicius Bassi.
Le 22 avril dernier, le candidat déclarait ainsi, à l’instar de son paternel, s’opposer à toute nouvelle démarcation de territoires en faveur des peuples autochtones. Le nouveau champion de l’extrême droite défend par ailleurs un assouplissement des normes environnementales, qu’il pourrait bien obtenir s’il arrivait au pouvoir : selon la plupart des observateurs, les équilibres politiques du Congrès national, déjà largement acquis aux intérêts de l’agronégoce, devraient rester globalement inchangés à l’issue du scrutin.
Ces positions pourraient bien être synonymes de « catastrophes à grande échelle », craint Marco [*], fonctionnaire de l’Institut national de colonisation et de réforme agraire (Incra), impliqué dans des actions climatiques auprès de communautés traditionnelles en Amazonie.
« C’est la première fois que le gouvernement fédéral est véritablement mobilisé pour essayer d’atténuer les effets d’El Niño », s’inquiète-t-il dans un long message vocal. Ce phénomène météorologique risque d’être particulièrement violent cette année, avec de fortes sécheresses et des risques sévères pour la sécurité alimentaire de ces communautés.
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« L’extrême droite locale a essayé de faire passer ces prévisions pour exagérées, ou même carrément fausses, poursuit Marco. Cela me rappelle la gestion du Covid sous Jair Bolsonaro, qui avait sous-estimé la gravité du virus et avait refusé de prendre des mesures de protection, principalement pour satisfaire les intérêts de l’élite économique brésilienne ».
Lors d’une de ses rares interventions sur le sujet, le 28 août dernier, Flávio Bolsonaro s’était refusé à lier les fortes inondations en cours dans la région de São Paulo au changement climatique, préférant parler « d’événements extrêmes ».
Crime organisé au pouvoir ?
Les écologistes risquent aussi une aggravation des violences à leur encontre dans le cas où Flávio Bolsonaro remporte les élections. Ce phénomène est déjà en pleine explosion. « Si l’extrême droite gagne, je risque tout simplement la mort », lâche Neusa Guarani, candidate autochtone pour le Parti des Travailleurs à l’assemblée de l’état de Rio et en lutte pour la reconnaissance de son territoire Tekohá Dje’y, à environ 250 km au sud de Rio de Janeiro.
La cacique (cheffe de peuple) a déjà perdu son frère en 2018, assassiné alors qu’il luttait pour la défense de son territoire. Le coupable selon elle ? « La spéculation immobilière portée par les milices », ces organisations paramilitaires souvent fondées par d’anciens policiers, militaires, pompiers ou agents publics, qui contrôlent et rackettent des pans entiers de Rio et de sa périphérie.
« Si l’extrême droite gagne, je risque tout simplement la mort »
Les liens sont étroits entre la milice et Flávio Bolsonaro. Selon des révélations du magazine Piauí, le candidat aurait envoyé, en 2023, 200 000 reais (33 880 euros) de fonds parlementaires à un milicien condamné pour l’assassinat de la militante noire Marielle Franco, elle aussi assassinée en 2018 alors qu’elle protégeait une zone naturelle contre la spéculation immobilière. À l’issue du scrutin, c’est bel et bien le crime organisé qui pourrait arriver au pouvoir.