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Sélection culturelle

Partir seule, tracer sa route : ces livres féministes pour passer à l’acte

Voyager seule, à pied ou à vélo, est profondément féministe. Réoccuper l’espace public est un geste politique fort d’émancipation, montrent ces autrices dans leurs écrits, autant de cris de rage contre le patriarcat qui met les femmes en cage.

Longtemps, la marche et le vélo ont été racontés comme des aventures d’hommes. Infiniment moins connues, les femmes qui usèrent leurs semelles et fonds de pantalon contre la beauté et la rugosité du monde : Alexandra David-Néel, qui parcourut entre 1911 et 1925 des milliers de kilomètres à pied en Himalaya, en Chine et au Tibet ; Sarah Marquis qui, de 2010 à 2013, consacra trois ans de sa vie aux 20 000 km séparant la Sibérie de l’Australie ; Annie Londonderry et son tour du monde à vélo, seule, dès la fin du XIXe siècle. Cette invisibilisation n’est pas anodine.

Les quatre livres sélectionnés par Reporterre montrent que partir seule sur les chemins, pédaler au long cours ou simplement revendiquer le droit d’occuper l’espace public est un geste politique d’émancipation radicale. En reprenant possession de leur corps, de leur temps et du dehors, leurs autrices s’attaquent aux normes patriarcales qui cantonnent encore les femmes à l’espace domestique et ouvrent de nouveaux imaginaires de liberté.

  • Braconnage féministe sur le GR2013

Pour goûter à l’aventure, il n’est pas nécessaire de s’envoler à l’autre bout du monde. La preuve avec ce livre d’Abigaël Lordon, une jeune illustratrice marseillaise partie randonner seule sur le GR2013, un sentier créé en 2013 quand la cité phocéenne fut nommée capitale culturelle européenne, au cœur d’un territoire défiguré par l’urbanisation.

Au début du voyage, la jeune femme est confrontée à de nombreuses réactions d’incompréhension qu’elle retranscrit dès le début de l’ouvrage. Marcher seule quand on est du genre féminin est considéré comme subversif et dangereux. « Vous n’avez pas peur avec ce qu’on voit à la télévision ? » lui demande-t-on.

Pour traduire au mieux la dimension expérimentale et féministe de son aventure, le livre a été conçu avec un graphisme original, qui mêle dessins, plans et écriture manuscrite. On est avec elle dans ses bivouacs, quand elle tremble en écoutant les craquements nocturnes autour de sa tente, ou chez des connaissances réconfortantes.

En 21 jours de voyage, elle aura parcouru 368 km à pied, sans aucune mésaventure désagréable. Par contre, elle aura appris à réécouter son instinct, ses intuitions, à se laisser surprendre par les rencontres, à reprendre confiance en elle. Un livre porté par une écriture poétique à offrir à toutes celles qui hésitent à partir seules. L.-A.C.

Marcher vers soi — Géographie intime et braconnage féministe sur le GR2013 à Marseille, d’Abigaël Lordon, aux éditions Wildproject, mars 2026, 128 p., 20 euros.
  • Le vélo, un grand souffle de liberté

Une jeune femme brune à l’air espiègle, une bicyclette photographiée dans tout un tas d’endroits insolites, des buildings, des bottes de paille et surtout un grand souffle de liberté. Ruth Orkin — Bike Trip, USA, 1939 est la première publication entièrement consacrée au voyage effectué par la photographe lorsque, à seulement 17 ans, elle traverse seule les États-Unis avec son vélo, 25 dollars en poche et son appareil photo pour rejoindre l’Exposition universelle de New York. Ce beau livre retrace cette aventure grâce à 150 clichés réalisés pendant ce périple de quatre mois, des coupures de presse et une analyse de l’historien français de la photographie Clément Chéroux.

Celles et ceux qui s’attendent à un retour à la nature et/ou un engagement écologique seront déçus. Pour les longues distances, Ruth Orkin embarque sa monture dans le train, le bus ou en autostop — même si elle pédalera près de 400 km d’affilée entre New York et Boston. Pour financer son voyage, elle contacte les rédactions des villes qu’elle traverse, ce qui lui permettra de bénéficier de billets de spectacle gratuits et d’invitations de toutes sortes.

Le vélo « fait sentir qu’elle est indépendante »

En revanche, ce voyage a une dimension résolument féministe. Ruth Orkin s’inscrit dans une lignée de femmes pour qui la petite reine a été une précieuse alliée du désir d’autonomisation, à l’instar de l’Étasunienne Annie Londonderry, qui a fait le tour du monde à vélo dans les années 1880 qu’elle a financé en vendant sa photo dédicacée. « Je pense qu’elle a plus fait pour émanciper les femmes que n’importe quoi d’autre au monde, déclarait ainsi la suffragette anglaise Susan B. Anthony en parlant de la bicyclette. Je persiste et me réjouis à chaque fois que je vois une femme faisant du vélo. Cela donne aux femmes un sentiment de liberté et de confiance en soi. Cela lui fait sentir qu’elle est indépendante. »

Ce voyage initiatique imprégnera toute l’œuvre de Ruth Orkin, et notamment sa série « Don’t Be Afraid to Travel Alone », consacrée aux expériences de femmes voyageant seules en Europe après la Seconde Guerre mondiale. É.M.

Ruth Orkin : Bike Trip, USA, 1939, dirigé par Clément Chéroux, aux éditions Textuel, septembre 2023, 128 pages, 45 euros.
  • La fin des chaperons rouges

« L’affaire n’est pas tant de faire du vélo ou d’aller je ne sais où ; l’affaire, c’est d’avoir été socialisée femme dans un univers d’hommes, et d’essayer d’en guérir. » Dans l’essai Nous ne serons plus des chaperons rouges de Stéphanie Durdilly, pas de tracé de son itinéraire solo jusqu’en Albanie, ni d’astuces pour réparer son vélo ou de spots de bivouac. Mais un cri de rage contre le patriarcat qui met les femmes en cage ; et de liberté quand, barreaux limés, cœurs battants et muscles courbaturés, elles éprouvent enfin la joie sauvage de leur puissance et du monde sur leur peau.

Stéphanie Durdilly s’attache d’abord à démontrer que la peur qu’éprouvent les femmes dans l’espace public n’est pas le produit d’une vulnérabilité naturelle, mais d’une construction sociale. Cette dernière repose sur les contes — « “Le Petit chaperon rouge”, c’est l’apprentissage du danger que représente l’espace extérieur pour les jeunes filles » —, la médiatisation à outrance de faits divers alors que le nombre de féminicides commis par des conjoints ou ex montre qu’il est « 125 fois plus dangereux de vivre une relation hétérosexuelle que de faire du jogging dans la forêt », et sur des attitudes masculines comme l’exhibition sexuelle, les sifflements et des regards « lourds, constants, intrusifs ». Cette peur est un puissant rappel à l’ordre patriarcal : aux hommes le pouvoir d’arpenter le monde, aux femmes la relégation dans l’espace domestique.

Le corps se transforme : musclé, suant, pas épilé, il devient émancipé, libre

Le voyage selon les femmes revêt alors une dimension transgressive, révolutionnaire. Le corps se transforme : musclé, suant, pas épilé, il devient « émancipé, libre de ses mouvements, libéré des injonctions qui pèsent sur lui ». De l’expérience, des soutiens et des solidarités que l’aventure suscite, naît la confiance en soi — laquelle donne la force de la riposte et de l’autodéfense. Sur ce point, Stéphanie Durdilly critique la non-violence et, en s’appuyant sur Christiane Rochefort et Sandra Lucbert, défend la capacité des dominés à exercer une violence défensive ou politique.

« Ce voyage m’a poussée à adopter des comportements, des manières de penser, d’agir, de voir et d’être qui me semblent intrinsèquement liées aux principes fondateurs du féminisme, et donc de l’émancipation : l’autonomie, l’indépendance, la sororité, la prise en main de ma trajectoire et, d’une certaine manière, de ma destinée. Cette expérience m’a rendue à l’état de sujet », résume l’autrice. On n’a qu’une envie en refermant ce livre touffu en références, ardent et infiniment joyeux : boucler ses sacoches et tracer la route ! É.M.

Nous ne serons plus des chaperons rouges — Manuel féministe pour occuper dehors, de Stéphanie Durdilly, aux éditions Le Passager clandestin, août 2026, 176 pages, 19 euros.
  • Oser partir seule

Le 3 février 2023, Juliette Hamon quittait Brest avec un sac de 12,5 kg sur le dos et la conviction qu’on peut faire le tour du monde sans prendre l’avion. Trois ans plus tard, la voilà en Uruguay, après la Turquie, la Mongolie, l’Australie et la Patagonie à vélo. Sans jamais avoir acheté un billet d’avion.

C’est depuis les steppes mongoles qu’elle a signé son contrat avec Larousse. Oser partir seule ! n’est pas le récit de son aventure, mais un guide écrit pour toutes celles qui ont le désir du départ : comment choisir sa destination, gérer son budget, trouver où dormir en sécurité ? Et comment apprivoiser la solitude ?

Il questionne aussi ce que voyager seule signifie quand on est une femme : la peur héritée, le regard des autres, la charge mentale permanente. Et il propose, en creux, une autre manière d’être au monde plus lente, et moins tournée vers la performance que vers la rencontre. A.-R.K.

Oser partir seule !, de Juliette Hamon, aux éditions Larousse, mars 2025, 176 pages, 14,99 euros.

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