123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Reportage — Nature

« C’est une zone de non-droit » : des quads sillonnent illégalement la garrigue

La réglementation encadrant la circulation sur des terrains naturels est très stricte, et peu appliquée.

Depuis plus de vingt ans, un centre propose des sorties en quad dans la garrigue dans des zones interdites à la circulation motorisée. Si la situation indigne les défenseurs naturalistes, les autorités demeurent passives.

Beaulieu et Grospierres (Ardèche), reportage

Les pas crissent sur la terre caillouteuse. La végétation de garrigue, déjà habituellement pas bien haute, est cramée par le soleil de cette fin d’été. Même les cades ont souffert. Un bruit de moteurs au loin attire l’oreille. En bas de la colline, sept quads avancent à petit rythme, faisant des lacets dans les broussailles. La file rejoint bientôt le sommet avant de se diriger vers le centre Ardèche Loisirs mécaniques, juste à côté.

Les quads sillonnant la garrigue hors des chemins carrossables. © David Richard / Reporterre

Salut courtois, petite vitesse, peu de poussière. « On respecte la nature, les chemins, les gens », revendique Jérôme Roupnel, gérant de ce centre qui propose karting et balades en quad, moto ou buggy dans la nature, avec la promesse d’un maximum de « off road » — hors route.

Pourtant, autour de son entreprise dans la plaine ardéchoise, les photos satellites permettent de chiffrer ce que le promeneur peut observer : une trentaine d’hectares sont quadrillés de chemins tracés par le passage des quads. Et, ce alors que le plan local d’urbanisme ne prévoit que 3 hectares pour cette activité de sports mécaniques. Et que la loi interdit le hors-piste. Cette situation s’est progressivement installée depuis plus de vingt ans.

Réalisé sans autorisation d’urbanisme

« C’est une zone de non-droit environnemental, s’agace Lionel Coste, président des associations Qualité de vie à Grospierres et Fiber Nature, et originaire de cette partie du sud de l’Ardèche. On l’a expliqué des dizaines de fois : les garrigues sont les zones les plus riches en biodiversité du territoire. »

Une bonne partie des zones parcourues sont classées en Znieff (zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique) notamment en raison de la présence de ces garrigues. Fiber Nature assure avoir déjà repéré plusieurs espèces protégées à enjeux telles que la pie-grièche à tête rousse, l’alouette lulu ou le pipit de Rousseline. « La flore y est encore mal connue, quoique marquée par une grande richesse en orchidées », dit aussi la fiche Znieff.

Lionel Coste, le président de l’association Fiber Nature, devant un des panneaux indiquant un espace naturel protégé et pourtant sillonné par des véhicules motorisés. © David Richard / Reporterre

Le centre Ardèche Loisirs mécaniques s’est installé en 2003. Des bâtiments et une piste de karting ont alors été construits. Une plongée dans les photos aériennes et les archives administratives montre qu’assez vite, le terrain de jeu s’est avéré trop petit.

Dès 2004, un arrêté municipal des deux communes concernées, Beaulieu et Grospierres, a interdit la circulation aux véhicules à moteur dans de nombreuses zones naturelles, notamment le massif forestier et autour du centre. Des panneaux ont été posés à l’entrée des chemins pour rappeler l’interdiction. « Ça a été mal vu, certains panneaux ont été arrachés », se souvient Jean-François Borie, maire de Beaulieu depuis 2001, cinquième mandat en cours.

Quelques-uns des chemins tracés par les passages répétés des engins motorisés du centre Ardèche loisirs mécaniques. © Lionel Coste / Fiber Nature

Photos de quads passant devant les panneaux à l’appui, Lionel Coste assure que l’interdiction n’a pas été respectée. Ce passionné de castors mène le combat contre les conséquences environnementales du passage des véhicules depuis plus de dix ans. Les photos aériennes montrent que, peu à peu, les engins ont tracé des sentiers dans les zones autour du centre. Par ailleurs, un parcours avec bosses et obstacles a été aménagé en face du centre, et clôturé, sur des terrains classés zone agricole, et zone agricole à protéger pour des raisons écologiques. Il a donc été réalisé sans autorisation d’urbanisme.

La piste du centre Ardéche Loisirs mécaniques. © David Richard / Reporterre

Dans un courrier de 2015 au préfet, le maire de Grospierres de l’époque estimait que l’activité affectait déjà une vingtaine d’hectares. Côté Beaulieu, Jean-François Borie rapporte des plaintes de propriétaires et d’agriculteurs dont les clôtures antisanglier et antichevreuil n’étaient pas refermées et les terrains étaient traversés sans autorisation.

Lionel Coste nous assure que l’Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) en son temps — devenu depuis Office français de la biodiversité (OFB) — a tenté une enquête, puis l’a abandonnée. Nous n’avons pas réussi à avoir de réponse de l’OFB permettant de vérifier cette information. En revanche, le service jeunesse et sport de la préfecture de l’Ardèche nous a bien recontactés. Son dernier contrôle date de l’été 2025, et « n’appelait que peu de remarques », mais c’est surtout le matériel de sécurité, les véhicules et les diplômes des encadrants qui sont vérifiés. Les questions d’urbanisme ou de protection de la nature ne sont pas de leur ressort.

« On vit ici et on ne veut pas être montrés du doigt par les riverains »

Restent les maires, qui ont pouvoir de police sur leur commune. Pour celui de Beaulieu, « il n’y a plus de problème ». Le centre a changé plusieurs fois de mains, jusqu’aux propriétaires actuels, arrivés en 2021. « On a énormément réduit les impacts, dit l’édile. Ils disent bonjour aux piétons, respectent mieux la nature et les propriétés. »

Denise Garcia, maire de Grospierres, est également satisfaite. « Je les avais rencontrés car ils faisaient de la poussière et du bruit sur les chemins bordant les habitations, raconte-t-elle. Ils en ont tenu compte, je n’ai plus de plaintes des administrés. »

Extrait d’un article de la presse locale sur la présence de quads sur les chemins de la commune. © David Richard / Reporterre

Côté associatif, Lionel Coste reconnaît le dialogue avec le nouveau propriétaire. Devant le ruisseau de Chabrière, qui passe au milieu des pistes du centre, il montre des traces en train de s’effacer : « Avant, les quads passaient dans le lit du cours d’eau, écrasaient les tétards et les batraciens. » À quelques mètres des clôtures délimitant les terrains de motocross et de paintball, il nous désigne une branche écorcée, la trace de passage d’un castor. Il a rencontré le gérant, Jérôme Roupnel. « Il m’a montré les plans, je lui ai dit où il était illégal de passer et ils ont arrêté de le faire dans certains lieux. »

« Quand on a repris le centre, on a changé les balades parce que c’était n’importe quoi, dit aussi l’entrepreneur. On est passés de sept guides à seulement deux. On a l’autorisation de tous les propriétaires, des communes, des associations. On vit ici et on ne veut pas être montrés du doigt par les riverains. »

Lire aussi : En Auvergne, 650 motos vont traverser des zones protégées

Le redoux dans le dialogue n’a cependant pas duré longtemps. « J’ai proposé de travailler pour reconstituer la ripisylve [végétation sur les rives] du cours d’eau au niveau du centre, et le gérant ne m’a pas répondu », affirme Lionel Coste.

Surtout, Reporterre a pu le constater en direct, les quads circulent notamment sur des sentiers tracés par leurs passages successifs et qui ne sont ni des voies ouvertes à la circulation ni des chemins communaux. Cette pratique est prohibée par le Code de l’environnement et punie d’une contravention de 5e classe — soit 1 500 euros d’amende. Le hors-piste « est interdit même sur des terrains privés avec l’accord du propriétaire », insiste Olivier Gourbinot, juriste à France Nature Environnement (FNE) Occitanie-Méditerrannée.

Même interprétation du côté d’une association de défense des sports mécaniques dans la nature, le Codever. « De ce que vous me décrivez, c’est du hors-piste, donc a priori pas autorisé », dit son directeur, Charles Péot.

« À chaque photo, c’est une contravention » 

Par ailleurs, pour promouvoir ses randonnées en quad permettant de « découvrir l’Ardèche 100 % nature », le site d’Ardèche Loisirs mécaniques met en avant plusieurs photos d’engins sur des chemins visiblement non ouverts à la circulation. Or, « est interdite toute forme de publicité directe ou indirecte présentant un véhicule en situation d’infraction aux dispositions du présent chapitre », dit encore le Code de l’environnement. « À chaque photo, c’est une contravention », dit Olivier Gourbinot.

Jérôme Roupnel, lui, se défend en expliquant n’utiliser que « des chemins qu’on a toujours connus depuis qu’on est là, déjà tracés ». Il dit aussi ne pas être le seul à pratiquer ces sentiers. « Il y a des riverains qui ont leur matériel, et des loueurs extérieurs, qui viennent parfois de Valence pour la journée avec beaucoup plus de véhicules que nous. On limite à six véhicules maximum dans un convoi. »

© David Richard / Reporterre

Il estime avoir concentré les conséquences de son activité au maximum autour du centre, dans une zone plutôt éloignée des habitations. « On ne dérange que la garrigue, et la garrigue, il y en a beaucoup d’hectares. »

Charles Péot, qui œuvre tous les jours au niveau national à cette conciliation entre sports de nature et protection de cette dernière, invite aussi à une position pragmatique malgré les infractions. « S’il y a une pratique, c’est qu’il y a une demande sociale. Donc, avant de fermer un terrain sauvage, souvent, on conseille aux élus de trouver une autre zone moins sensible écologiquement. »

« Dans nos campagnes, on considère que les garrigues ne valent rien »

Ce qui fait soupirer une fois de plus Lionel Coste. « Dans nos campagnes, on considère que les garrigues ne valent rien. Quand j’étais gamin, on y mettait les chèvres. » Ces activités motorisées sur des terres à l’abandon depuis longtemps, dont il est parfois difficile de retrouver les propriétaires, et loin des habitations ne dérangent « que la biodiversité », déplore Giles Martinez, administrateur de la Fédération des associations de protection de la nature (Frapna) Ardèche, qui s’est aussi occupé du dossier de Grospierres. « Un problème que l’on retrouve souvent dans le sud de l’Ardèche car on a beaucoup de territoires en déprise », explique-t-il.

Le maire de Beaulieu, Jean-François Borie, aimerait «  trouver un compromis pour qu’une activité commerciale puisse se faire  ». © David Richard / Reporterre

En dernier recours, les associations naturalistes locales se demandent désormais comment saisir la justice. Si c’est toujours l’OFB qui a le pouvoir de contrôler les quads quand ils roulent dans des zones non autorisées, « cet établissement est tellement abîmé que faire des contrôles, c’est compliqué », dit Olivier Gourbinot. « Il faudrait donc que ce soit le procureur de la République qui les envoie. »

Le maire de Beaulieu, lui, aimerait « trouver un compromis pour qu’une activité commerciale puisse se faire ». Il évoque les conventions faites pour les sentiers de randonnée à pied, entre propriétaires, représentants des marcheurs et collectivités locales. « On pourrait faire de même pour les quads », dit-il.


legende