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Entretien — Nature

Touristes, hôtels... « Yosemite pourrait disparaître si nous continuons comme ça »

Vue sur la vallée de Yosemite avec Half Dome depuis Glacier Point.

L’emblématique parc de Yosemite, aux États-Unis, attire depuis longtemps les appétits commerciaux. Dernier exemple en date, l’intérêt de l’administration Trump pour un échange de terrains au profit d’un promoteur.

Aux États-Unis, des révélations montrent que l’administration Trump étudiait un échange de terrains qui permettrait à un promoteur privé de construire une route vers un complexe immobilier au bord de Yosemite, premier parc naturel de l’histoire du pays, qui contient le site d’escalade emblématique El Capitan.

Pour Michael W. Childers, historien et auteur de The Mountains Are Calling : Tourists and the Unmaking of Yosemite National Park (L’appel des montagnes : les touristes et la destruction du parc national de Yosemite), ce projet s’inscrit dans une longue histoire de commercialisation et de privatisation progressive du parc — au risque d’en accélérer la dégradation écologique. Entretien sur un futur qui peut vite zipper.



Vertige Media — Il y a quelques semaines, une enquête du média étasunien Notus (devenu The Washington Sun) a révélé qu’un projet immobilier privé pourrait obtenir un accès routier à Yosemite. Que sait-on exactement ?

Michael W. Childers — Un promoteur de Las Vegas voudrait construire un complexe touristique juste à l’ouest du parc. Pour y accéder, il souhaite créer une route privée traversant des terrains appartenant à Yosemite. Le projet repose sur un échange : il cèderait une parcelle à l’administration fédérale et obtiendrait en retour une bande de terrain permettant de relier son complexe au réseau routier du parc.

L’enjeu dépasse cette opération foncière. Il s’agit de permettre à un développement privé d’utiliser Yosemite comme un atout commercial, et de poursuivre la construction de complexes toujours plus importants autour et à l’intérieur des parcs nationaux.



Que dit ce projet de la politique actuelle des parcs ?

Il intervient alors que l’administration Trump réduit les moyens du National Park Service [l’agence fédérale chargée de gérer les parcs nationaux américains] et cherche à accroître la place du secteur privé dans leur gestion. Le débat porte sur leur finalité : doivent-ils rapporter de l’argent, ou doivent-ils être préservés pour que les Étasuniens puissent en profiter ?

Les administrations fédérales peuvent directement modifier les budgets, les effectifs et les priorités du Park Service. Or, depuis vingt-cinq ans, on assiste à un mouvement de balancier entre conservation et désengagement de l’État, ce qui complique l’entretien des parcs et la protection de leur faune.

La formation rocheuse d’El Capitan et ses 900 mètres verticaux est mondialement connue des amateurs d’escalade. Jarek Tuszynski / CC BY-SA 4.0 / Wikimedia Commons



Cette volonté de rentabiliser les parcs s’appuie-t-elle sur un poids économique réel ?

Oui. Les communes qui entourent Yosemite — Mariposa, Lee Vining et Oakhurst — dépendent largement des visiteurs. Les parcs génèrent plusieurs centaines de millions de dollars pour l’économie étasunienne grâce aux hébergements, campings, restaurants, transports et autres dépenses touristiques. C’est ce qui rend le débat difficile : les populations locales ont besoin de cette activité, mais la croissance touristique peut dégrader le lieu qui la rend possible.



Quand les intérêts privés ont-ils commencé à chercher à tirer profit du Yosemite ?

Dès le début. En 1859, James Hutchings s’est installé dans la vallée, quelques années après la conquête militaire du territoire et le déplacement forcé des populations autochtones. Il y a construit l’un des premiers hébergements, accueilli des touristes et tenté de revendiquer environ 160 acres, soit près de 65 hectares. La Cour suprême a rejetté sa demande, mais son activité a planté le problème : il s’agit de tirer un profit privé d’un lieu considéré comme un bien commun.

En 1864, la vallée et le Mariposa Grove [un bosquet de séquoias géants] ont été confiés à la Californie pour empêcher ce type d’appropriation. Cela dit, l’État investit peu. En 1890, un parc national a été créé autour de Yosemite sans inclure la vallée, qui est revenue dans l’espace fédéral au début du XXe siècle. Les entreprises privées ont alors eu le temps de s’installer.

Dans les années 1920, le National Park Service a confié l’ensemble des concessions à une seule entreprise, la Curry Company, qui a érigé progressivement un véritable système commercial : hébergements, campings, restaurants, stations-service etc. C’est plus simple pour l’administration, mais cela donne aussi à une entreprise un pouvoir considérable sur l’expérience des visiteurs.



Que protégeait réellement le Yosemite Grant signé par Lincoln en 1864 ?

Premièrement, il ne faut pas oublier qu’on était alors en pleine guerre civile. Et elle était atroce. San Francisco s’enrichissait grâce à la ruée vers l’or et une élite locale voulait protéger Yosemite, comme on avait voulu préserver les chutes du Niagara. Ces notables soutenaient aussi financièrement l’effort de guerre, et la Californie représentait un enjeu électoral pour Abraham Lincoln. Le Yosemite Grant était donc à la fois une décision de conservation et une décision politique.

Le Yosemite Grant est le texte par lequel Lincoln a confié à la Californie le contrôle de Yosemite Valley et du Mariposa Grove, à condition que ces espaces soient préservés pour l’usage public, le séjour et les loisirs. Et la notion de « resort » pouvait favoriser une fréquentation réservée aux classes aisées.

Parking bondé à la station de ski de Badger Pass, en 1941. © Archives du parc national de Yosemite

Frederick Law Olmsted, chargé de réfléchir à la gestion du site, défendait toutefois une conception plus démocratique : la contemplation de la nature est essentielle à tous, notamment après la guerre civile. Yosemite devait donc être accessible au plus grand nombre. La Californie n’ayant pas consacré les moyens nécessaires à cette mission, les pressions en faveur d’une protection fédérale se sont renforcées.

Yellowstone — le premier parc national fédéral des États-Unis, créé en 1872 dans les Rocheuses — suivra et donnera un modèle à cette nouvelle politique de protection.



Justement, sur cette question thérapeutique, vous racontez dans votre livre l’histoire éclairante de Galen Clark. Qui était-il ?

Galen Clark était un ancien fermier qui avait connu plusieurs échecs. Après la mort de sa femme et son départ pour la Californie, il a souffert de tuberculose et pense que l’air des montagnes pouvait le sauver. Il s’est installé près de Yosemite et a découvert le Mariposa Grove, un ensemble de séquoias géants. Il ne l’a évidemment pas découvert : les peuples autochtones le connaissaient depuis des millénaires. Mais il est le premier homme blanc à le décrire largement et à attirer l’attention du public.

Clark installa un hébergement rudimentaire, accompagna les visiteurs et devint ensuite le gardien de la vallée et des séquoias lorsque le site fut confié à la Californie. Il avait peu de moyens et devait à la fois protéger, administrer et faire connaître le lieu. Son histoire résume donc une tension qui traverse tout Yosemite : il voulait sincèrement protéger les arbres, mais il contribua aussi à les rendre accessibles à un nombre croissant de visiteurs.



Comment cette tension s’est-elle manifestée au XXe siècle ?

L’exemple de Badger Pass, une station de ski située dans le parc, est révélateur. Dans les années 1920, le responsable de la concession découvrit le ski alpin à Chamonix et voulut l’importer dans la Sierra Nevada. Il imaginait même que les Jeux olympiques d’hiver pourraient se tenir à Yosemite.

Le projet échoua, mais une station fut construite dans les années 1930. Après la Seconde Guerre mondiale, des millions d’Étasuniens voyagent. Le Park Service répondit par davantage de routes, d’hébergements et d’équipements. Mais plus le parc est aménagé, plus il attire de visiteurs.

Dans les années 1970, la Music Corporation of America [un groupe étasunien actif dans le cinéma et la télévision, devenu par la suite Universal Studios] racheta la société des concessions et voulu appliquer à Yosemite une logique proche de celle du divertissement. Elle devint l’ennemi numéro un des défenseurs de l’environnement, qui craignaient un parc à thème. La commercialisation influença ainsi la manière dont un lieu est imaginé et fréquenté.



Les grimpeuses et grimpeurs ont-ils échappé à cette commercialisation ?

Pas complètement. Les débats sur les pitons, l’équipement permanent et le « clean climbing » reprennent la même question que les débats sur l’aménagement : jusqu’où peut-on intervenir dans un environnement naturel ?

Mais l’escalade est aussi devenue un sport de masse et une activité commerciale. Yosemite a créé une école d’escalade. Royal Robbins et Yvon Chouinard ont développé des entreprises, comme Royal Robbins Clothing, Black Diamond et Patagonia. Les salles d’escalade ont ensuite popularisé la pratique.

Les grimpeurs restent associés à une culture alternative, mais ils participent eux aussi à l’économie des loisirs de plein air. Ils sont à la fois des défenseurs d’un accès plus libre et des acteurs de la commercialisation du parc.

La file des grimpeurs pour le sommet d’Half Dome, dans le parc de Yosemite. Unclekyky / CC BY-SA 3.0 / Wikimedia Commons



Yosemite ressemble-t-il vraiment au paysage sauvage que montrent les films et les photographies d’escalade ?

Si on dézoome un peu, la vallée est déjà devenue une ville. Dès 1977, certains l’appelaient « Yosemite City ». Elle fait environ 8 kilomètres de long sur 5 de large et peut accueillir entre 5 000 et 20 000 personnes par nuit. On y trouve lodges, campings, restaurants, épicerie, postes de rangers, un musée, un cimetière et une école.

Le Half Dome [l’un des reliefs les plus emblématiques du parc] a longtemps accueilli jusqu’à 1 200 personnes par jour sur ses câbles. Des visiteurs mal préparés sont morts, ce qui a conduit le Park Service à limiter l’accès. Même la voie du Nose, rendue célèbre par les films d’escalade, est devenue très fréquentée : dans Free Solo, on voit Alex Honnold passer devant des personnes installées sur la paroi. Yosemite reste extraordinaire, mais ce n’est pas un espace sauvage totalement vierge : c’est un espace naturel fortement équipé et extrêmement visité.



Quelle place Yosemite occupe-t-il parmi les parcs nationaux étasuniens ?

Ce n’est pas nécessairement le parc le plus visité — le Great Smoky Mountains National Park [situé dans les Appalaches entre le Tennessee et la Caroline du Nord] arrive souvent en tête, notamment parce qu’une autoroute le traverse — mais Yosemite fait partie des quatre parcs nationaux les plus fréquentés du pays.

Sa force tient surtout à son caractère iconique. Sa vallée concentre les visiteurs, contrairement à Yellowstone, beaucoup plus vaste, et son nom est devenu presque synonyme de parc national étasunien. Yosemite possède une puissance symbolique particulière.



Quelles sont les principales conséquences écologiques de cette fréquentation ?

Yosemite a atteint le pic des 5 millions de visiteurs en 2016. La fréquentation se situe désormais plutôt autour de 4 millions par an depuis une dizaine d’années. Cela entraîne une pollution de l’air liée aux voitures, une pollution sonore, le piétinement des plantes et une pression accrue sur la faune. Les ours sont devenus dépendants de la nourriture humaine et les interactions avec les visiteurs ont entraîné la mort de nombreux animaux.

« Observer un paysage seul n’est pas la même chose que progresser au milieu de centaines de milliers de personnes »

Il faut aussi mesurer l’impact sur l’expérience de la nature. Observer un paysage seul n’est pas la même chose que progresser au milieu de centaines de milliers de personnes. Ce n’est plus du tout l’expérience de nature que nous prétendons vouloir préserver.



Que faudrait-il faire pour protéger Yosemite tout en le laissant accessible ?

Il faut d’abord davantage de personnel : des rangers, des agents chargés de l’éducation et de l’interprétation, et des personnes capables d’entretenir les infrastructures. Yosemite était déjà sous-doté avant l’administration Trump, la réduction des effectifs a aggravé la situation.

Il faut ensuite rétablir un système de réservation, au moins pendant les périodes de pointe. La pandémie a fourni une expérience grandeur nature : lorsque le nombre de visiteurs a diminué, les rangers ont observé une vallée plus silencieuse, le retour des oiseaux et une végétation qui repoussait. La réservation pose une question d’égalité d’accès, mais c’est un outil indispensable pour préserver le parc.

Nous devons changer notre propre comportement. Nous avons passé un siècle à dire que la meilleure façon de protéger Yosemite était d’y aller. Il faut peut-être accepter que ce soit une destination que l’on visite une seule fois, et choisir ensuite des lieux moins connus.

Yosemite est l’un des parcs les plus emblématiques des États-Unis : sa célébrité est une force, mais elle est aussi devenue sa fragilité. Enfin, il faut également reconnaître le rôle des peuples autochtones. Pour nous, Yosemite est une destination ; pour eux, c’est leur territoire et leur maison. Les associer à la gestion du parc est essentiel.

Ces mesures sont urgentes car si nous continuons comme nous l’avons fait ces vingt ou trente dernières années, nous ne sommes pas certains de pouvoir transmettre Yosemite aux générations futures.



Vertige Media est un média indépendant en ligne qui traite l’escalade comme un fait social, culturel et politique. Pas d’informations sur les résultats des compétitions ou les performances des athlètes, mais des analyses fouillées sur le sens de la pratique et des enquêtes approfondies sur les dessous de la grimpe. Sa mission en trois mots ? Ouvrir la voix.

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