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A69

« Scandale sanitaire » : les usines à bitume de l’A69 empoisonnent le Tarn

La centrale à bitume de Puylaurens (Tarn), le 22 novembre 2025.

Les centrales à bitume nécessaires pour la construction de l’autoroute A69 ont largement dépassé les seuils autorisés de rejet de particules toxiques. La préfecture a fini par réagir avec une mise en demeure, sans demander l’arrêt du chantier.

Sur la commune de Puylaurens, dans le Tarn, la centrale à bitume tourne à plein régime. Lancé dans une course contre la montre pour terminer à temps le chantier de l’autoroute A69 entre Toulouse et Castres, censée entrer en service en octobre, le concessionnaire Atosca continue de faire fi des réglementations sanitaires et environnementales. Lundi 31 août, après plusieurs mois de rejets de composés organiques volatils (COV) dépassant largement les seuils en vigueur, la préfecture du Tarn a timidement mis en demeure le concessionnaire dans un arrêté.

Les COV qui s’échappent des cheminées de la centrale de Puylaurens présentent des propriétés cancérigènes, mutagènes ou reprotoxiques. Le 30 juin, les rejets de ces composés atteignaient 5,76 milligrammes par normo-mètre cube (mg/Nm³, une unité qui quantifie le volume d’un gaz dans des conditions normales de température et de pression), soit environ trois fois plus que la norme, fixée à 2 mg/Nm³. En novembre 2025, ces rejets atteignaient déjà 2,8 mg/Nm³.

« Ce n’est pas une surprise pour nous », dit avec fatalisme Jean-Noël Raynaud, ancien ingénieur chez Airbus impliqué dans la lutte des Sans bitume, qui regroupe une dizaine de collectifs opposés aux centrales le long du tracé de l’autoroute. « Les collectifs Sans bitume avaient remarqué ces dépassements depuis novembre et les avaient signalés à la préfecture », poursuit celui qui est également membre du comité de suivi de ces centrales.

Lire aussi : « Elles empoisonnent le territoire » : les riverains de l’A69 veulent stopper les centrales à bitume

Si deux centrales sont en service le long du tracé et doivent servir à produire les 500 000 tonnes de bitume nécessaires, c’est bien celle de Puylaurens qui inquiète le plus. L’usine d’enrobés a dépassé les taux d’émission de COV dès les premières semaines de fonctionnement en novembre 2025, comme le confirme aujourd’hui la préfecture.

« C’est un scandale sanitaire »

« C’est donc neuf mois après les premières analyses non conformes qu’Atosca est mis en demeure », réagit Gabriel [1], membre du collectif d’opposants à l’autoroute La voie est libre. « La préfecture du Tarn et la Dreal [Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement] doivent rendre des comptes. Ils laissent sciemment une entreprise polluer au-delà des seuils autorisés alors que les analyses sont de pire en pire. C’est un scandale sanitaire », affirme-t-il.

Ces composés volatils peuvent en effet être hautement toxiques, en particulier pour les enfants, les femmes enceintes et les personnes âgées. Le benzène, par exemple, qui fait partie de cette large famille de molécules, est un cancérigène avéré s’il est inhalé et peut également endommager l’ADN. Certains COV agissent également comme des perturbateurs endocriniens, interférant avec l’ensemble des fonctions hormonales, d’après le cardiologue Alexandre Duparc et la toxicologue Laurence Huc.

Les COV ne sont pas les seuls composés dangereux pointés du doigt par la préfecture puisque, en juin, le taux de monoxyde de carbone à la sortie de la centrale de Puylaurens a lui aussi dépassé le seuil autorisé (693 mg/Nm³ pour un seuil à 500 mg/Nm³).

Habitations et écoles à proximité

Ces chiffres sont d’autant plus inquiétants que des habitations et plusieurs établissements scolaires se situent dans un rayon de 5 km autour de la centrale de Puylaurens. « Ni les agriculteurs, ni les Ehpad, ni les écoles, ni les mairies n’ont été prévenus, dénonce Gabriel. On empoisonne sciemment la population. »

Si des mesures sont bien exigées par la préfecture pour surveiller les rejets de ces centrales, c’est Atosca lui-même qui a la charge de ces contrôles, via des entreprises sous-traitantes. Les résultats des analyses sont connus au minimum deux mois après les mesures, ce qui ne permet pas un suivi en temps réel.

« Pendant neuf mois, le concessionnaire n’a eu de cesse de trafiquer les résultats, de faire les analyses au moment où l’usine produisait peu ou même de faire appel à des entreprises non conventionnées pour faire ces analyses », dénonce Gabriel.

En novembre 2025, Atosca a notamment fait appel à la société Socotec pour mesurer les rejets de ses centrales. Dans un premier temps, les taux mesurés qu’Atosca transmettait à la préfecture paraissaient dans les normes, avant que les collectifs Sans bitume n’alertent sur de multiples erreurs.

« Pourquoi la préfecture n’arrête-t-elle pas tout de suite ces usines ? »

Dans un échange d’e-mails que Reporterre a pu consulter, le préfet du Tarn, Simon Berthoux, avoue lui-même aux collectifs qu’il s’agit d’un « rapport entaché d’erreurs » et que « ce n’est évidemment pas acceptable. Nous le regrettons et nous l’avons dit très directement à la société. » Contactés, la préfecture du Tarn, la Dreal et Atosca n’ont pas donné suite à nos demandes d’interview.

« Ce qui est également inquiétant, souligne Jean-Noël Raynaud, c’est que la plupart des mesures ont été réalisées alors que la centrale tournait à 50 % ou 80 % de ses capacités. C’est-à-dire que si elle tourne à 100 %, les pollutions doivent être encore plus importantes. »

Des centaines de plaintes et manquements administratifs

Malgré ces relevés inquiétants, qui durent depuis novembre 2025, la préfecture du Tarn ne semble pas vouloir arrêter cette usine le temps de la mise en conformité des rejets. « Pourquoi la préfecture n’arrête-t-elle pas tout de suite ces usines pour protéger les citoyens et arrêter de nous empoisonner ? questionne Gabriel. Il suffirait de dire à Atosca que tant que les rejets sont au-dessus des seuils légaux, la production ne peut pas reprendre. C’est totalement irresponsable, et on sait bien que c’est pour permettre à Atosca de terminer le chantier le plus vite possible. »

Atosca a jusqu’au vendredi 4 septembre pour mettre aux normes ses rejets de monoxyde de carbone et jusqu’au 17 septembre pour ses rejets de composés organiques volatils. Le concessionnaire devra donc effectuer de nouvelles mesures dans un délai très serré pour éviter la mise à l’arrêt de l’usine. « On attend environ deux mois à chaque fois pour connaître le résultat des analyses sur les centrales. On risque d’assister à la même chose », déplore Jean-Noël Raynaud, dubitatif sur les effets réels de l’arrêté préfectoral alors que le chantier approche de son terme.

Le Conseil d’État a confirmé la légalité de l’autoroute en juin, enterrant les derniers espoirs des opposants. Même si une mise en service en octobre paraît compromise, vu l’état d’avancement du chantier, rien ne semble pouvoir arrêter Atosca — qui traîne des centaines de plaintes, manquements administratifs et mises en demeure depuis le début du chantier en 2023. Les opposants au projet appellent à une ultime mobilisation pour perturber l’inauguration de l’autoroute, intitulée La Défête, les 9, 10 et 11 octobre.

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