250 luttes écolos victorieuses : oui, parfois, on gagne
Les Soulèvements de la Terre avaient organisé deux jours de luttes contre l'industrie du béton et l'extraction de sable, en Loire-Atlantique, en juin 2023. - © Jeremie Lusseau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Les Soulèvements de la Terre avaient organisé deux jours de luttes contre l'industrie du béton et l'extraction de sable, en Loire-Atlantique, en juin 2023. - © Jeremie Lusseau / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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Incinérateurs, autoroutes ou golfs abandonnés : dans « Territoires en résistance », trois chercheuses analysent près de 250 victoires de luttes écologistes depuis les années 1970 et donnent des pistes pour résister aux logiques d’aménagement capitalistes.
Il n’existe pas de mode d’emploi pour mener une lutte écologiste et remporter une victoire. Pourtant, le livre Territoires en résistance, de Gaëlle Ronsin, Gabrielle Rey et Juliette Piketty-Moine pourrait bien y ressembler.
Durant plusieurs mois, les trois chercheuses ont patiemment collecté et analysé des milliers de combats à travers la France et dressé une carte de 250 victoires. Un travail conséquent dont nous avions déjà parlé dans Reporterre.
Ce livre synthétise ces années de recherches et montre que les luttes écologiques ne datent pas d’hier. Il décrypte les stratégies gagnantes des militants afin de raconter une autre histoire que celle de l’industrialisation à marche forcée des territoires. Il nous offre une bouffée d’oxygène dans un monde en proie au pessimisme.
Grâce à leur travail réalisé dans la dentelle, mené au gré des archives, elles ont retrouvé de petites luttes, souvent rurales, menées par une poignée d’habitantes et d’habitants, et dont les victoires sont peu ou mal médiatisées. La faute à une presse locale plutôt acquise aux intérêts des entrepreneurs privés qu’à la défense du bien commun - forêts, terres agricoles, rivières... Elles rappellent également l’enjeu crucial des alliances pour trouver la force de mener à bien les combats.
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Les chercheuses ont choisi de raconter l’histoire de douze luttes dans différents secteurs d’aménagement. Elles commencent par l’affaire des boues rouges en Corse, une grave pollution causée par une usine de dioxine de titane, utilisé dans les peintures industrielles. Ce combat a donné naissance à la notion de dommage environnemental, ou préjudice écologique. Un véritable jalon dans l’histoire du droit environnemental français.
La pression citoyenne rejaillit également sur les politiques qui peuvent parfois faire pencher la balance. Comme en 2015, lorsque Ségolène Royal, alors ministre de l’Environnement, avait annoncé l’abandon du projet d’autoroute A831 entre l’A83 (Nantes-Niort) et l’A837 (Rochefort-Saintes) contre l’avis du Premier ministre de l’époque, Manuel Valls. À l’échelle des élus locaux, certains forcent à l’abandon, comme à Saillans où les opposants ont lancé une liste citoyenne et gagné les municipales contre un projet de supermarché.
On découvre aussi comment les collectifs de travailleurs et travailleuses prennent part aux luttes : ils sont présents dans 20 % des cas étudiés par les chercheuses. Exemple dans le Lot-et-Garonne où une association de chômeurs [1] avait gagné, en 1999, contre un incinérateur qui ne respectait pas les normes environnementales.
Concernant les modes d’action, les chercheuses rappellent qu’ils sont multiples et complémentaires. Pétitions, manifestations, interpellations des décideurs, recours juridiques, occupations de terrain et parfois le sabotage. Elles montrent aussi l’existence d’une justice à deux vitesses : permissive avec les infractions au droit de l’environnement, répressive à l’égard des actions de désobéissance civile.
Manuel pour débuter une lutte locale
La seconde partie de l’ouvrage donne d’excellentes pistes pour débuter une lutte locale. Il faut d’abord commencer par décrypter les dossiers d’enquêtes, souvent parcellaires, jargonneux et complexes. Pour cela, mieux vaut s’allier à des juristes, prêts à éplucher le copieux Code de l’environnement afin de trouver des failles dans ces dossiers.
Il faut ensuite chercher des soutiens, par exemple auprès de scientifiques qui trouveront des espèces protégées non déclarées dans l’enquête publique. Il est également pertinent de lancer des coalitions avec des luttes similaires afin de s’échanger conseils et bonnes pratiques. Les périodes électorales ne sont pas à négliger car elles obligent les candidats à se positionner sur le sujet.
Puis, vient le moment des pétitions, des manifestations et des actions juridiques. Lorsque c’est insuffisant — et c’est souvent le cas — beaucoup se lancent dans des actions de désobéissance civile, allant parfois jusqu’à l’occupation du terrain ou le sabotage.
Tout cela permet de fragiliser la rentabilité des projets et de « transformer la contestation en épreuve de vérité budgétaire », comme l’expliquent les autrices. Exemple : les actions de sabotage contre les mégabassines ont tellement enchéri le coût de la sécurité qu’elles mettent à mal leur modèle économique.
« Rendre inacceptables des pratiques autrefois considérées comme ordinaires »
Et après ? Une fois la victoire arrachée, les opposants tentent d’imaginer un futur désirable pour ces terres soustraites aux appétits des promoteurs et pollueurs.
Ce n’est pas toujours facile de prolonger certaines alliances, qui s’avèrent souvent trop fragiles pour penser l’avenir. La lutte contre un golf dans les Cévennes, en 2004, a par exemple rassemblé à la fois des paysans, un notaire, un colonel à la retraite qui n’avaient pas tous les mêmes intérêts une fois la victoire remportée.
Certains collectifs sont en revanche devenus des associations de défense de l’environnement qui ont aujourd’hui une envergure nationale, comme France Nature Environnement. Leurs victoires ont également permis de « rendre inacceptables des pratiques autrefois considérées comme ordinaires », précisent les autrices. Ainsi, il est désormais impossible de lancer des projets d’extraction de gaz de schiste en France, ou de sable sous-marin.
Ce travail se concentre sur les luttes hexagonales et d’outre-mer, notamment en Guyane, mais les autrices rappellent que d’autres populations se révoltent dans le reste du monde car « il est illusoire de penser préserver un cadre de vie ici et de continuer à sacrifier d’autres ailleurs ».
Ce livre clair et facile à lire, fourmillant d’exemples, est d’utilité publique. Il a été volontairement publié dans une maison d’édition non militante pour toucher au-delà du cercle des convaincus. Il devrait circuler dans tous les milieux voire même intégrer les programmes scolaires pour rappeler à la jeune génération que la marche capitaliste du monde n’a rien d’inéluctable.
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Territoires en résistance — Comment des collectifs locaux font capoter des projets écocidaires, de Gaëlle Ronsin, Gabrielle Rey et Juliette Piketty-Moine, aux éditions Payot, septembre 2026, 200 p., 18 euros. |