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Reportage — Luttes

« Ni ici, ni ailleurs » : partout dans le monde, paysans et écologistes se mobilisent contre les pesticides

À la manifestation française contre Syngenta, le 3 octobre 2026 dans l'Eure.

Les manifestants contre Syngenta et les pesticides ont dénoncé les effets néfastes de l’industrie agrochimique à l’échelle internationale. Des actions ont également eu lieu dans de nombreux autres pays.

Saint-Pierre-la-Garenne (Eure), reportage

« Ni ici, ni ailleurs » était l’un des mots d’ordre de la mobilisation du 3 octobre contre les pesticides, qui ciblait le géant de l’agrochimie Syngenta, aux abords de son site normand à Saint-Pierre-la-Garenne. À l’appel des Soulèvements de la Terre, de la Confédération paysanne, de Cancer Colère et du Collectif de soutien aux victimes des pesticides de l’Ouest, des milliers de personnes ont manifesté.

Syngenta, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, a publié un communiqué : « 70 % de la production actuelle du site est utilisable en agriculture biologique », ont-ils défendu. Ils ont ajouté que « les pesticides modernes font partie des outils dont disposent les agriculteurs pour protéger leurs cultures et contribuer à garantir un approvisionnement alimentaire fiable ».

15 000 personnes (8 000 selon la préfecture) ont manifesté contre Syngenta dans l’Eure le 3 octobre. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Face à la « violence chimique » de la multinationale, c’est « une action collective internationale » que les organisateurs ont souhaité mettre en lumière. Des marches ont été organisées en Angleterre, par le syndicat Landworkers’ Alliance vers un site de Syngenta, et en Suisse, notamment à l’initiative de l’association Public Eye.

Les manifestations suisses se sont déroulées à Monthey, où se trouve une usine de Syngenta responsable d’une grave pollution du lac Léman, ainsi qu’à Bâle, où se trouve le siège de la firme rachetée en 2017 par le conglomérat chinois ChemChina.

De nombreux agriculteurs ont ramené leur tracteur pour la manifestation. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Dans l’Eure, des paysans membres de la Via Campesina des Pays-Bas, du Danemark et de Belgique ont rejoint le cortège. Roose Saat, paysanne néerlandaise, a fait le trajet depuis sa ferme pour se joindre à la manifestation. Son exploitation familiale fonctionne sans pesticides.

« Maintenir ce système toxique au niveau européen est un non-sens »

« On voit la terre qui devient de plus en plus saine et bonne, ça prouve que c’est possible. Maintenir ce système toxique au niveau européen est un non-sens », dit-elle. Aux Pays-Bas, « l’un des enjeux est la contamination des tulipes aux pesticides, qui cause des maladies aux travailleurs et aux riverains », poursuit-elle.

Syngenta contrôle entre 15 et 18 % du marché mondial des pesticides, ce qui en fait le leader mondial. La firme fait aussi partie des quatre grands acteurs mondiaux des semences commerciales, avec Monsanto-Bayer, Corteva et BASF.« Même pour nous, il est parfois difficile d’utiliser des semences qui ne proviennent pas de Syngenta, tant leur oligopole est puissant », témoigne Roose.

Roose Saat, paysanne et représentante du syndicat néerlandais Toekomstboeren, membre de la Via Campesina. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Outre la « dépendance économique » que cela impose aux paysans, « les pesticides de Syngenta sont connus pour leur toxicité — paraquat, thiamethoxam, chlorothalonil, atrazine, diquat. Certains sont interdits en Europe en raison de leurs effets délétères pour la santé, mais restent exportables dans des pays du Sud », est-il expliqué dans l’appel. Les manifestants dénoncent ce « colonialisme chimique ».

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Les Pays-Bas sont l’un des plus grands importateurs de produits agricoles et agroalimentaires au monde, à travers ses ports. Parmi les produits importés, « nombre d’entre eux contiennent des résidus de pesticides interdits dans l’Union européenne, mais qu’on exporte vers d’autres pays, où ils sont utilisés dans les exploitations, exploitations dont les produits sont ensuite importés en Europe », détaille Roose Saat, dénonçant cette « hypocrisie ».

C’est le cas notamment des roses importées, qui proviennent pour une large part du Kenya. « Sur place, les agriculteurs sont non seulement exposés à ces pesticides, mais ils le font aussi avec moins de protections et de droits sociaux », ajoute-t-elle. 

Les manifestants s’en sont pris au «  colonialisme chimique  ». © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Ce pouvoir agrochimique se trouvant ainsi « interconnecté au niveau global », la mobilisation a trouvé un écho dans plusieurs pays, bien au-delà de l’Europe. Une « action symbolique » a été menée en Argentine par l’association de riverains Exaltación Salud dans la province de Buenos Aires, une ville entourée de champs de soja et de maïs où l’usage des pesticides est très répandu. Ils y dénoncent l’usage de pesticides interdits dans l’Union européenne, notamment de l’atrazine.

« Nous sommes confrontés aux mêmes problèmes, face au même ennemi »

« Il est important que nous fassions preuve de solidarité entre les peuples de différents pays, car nous sommes confrontés aux mêmes problèmes, face au même ennemi, et le fait de voir des Français s’y opposer nous donne de l’espoir et de l’énergie pour continuer à lutter », dit Agustín, membre d’Exaltación Salud, auprès de Reporterre.

Le collectif Cancer Colère a coorganisé la manifestation, en présence de soignants et de malades. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Au Pakistan, ce sont aussi « des mobilisations symboliques qui ont eu lieu dans des communautés rurales » à l’initiative de l’organisation paysanne Pakistan Kissan Rabita Committee, membre de la Via Campesina. Les agriculteurs y sont « poussés à dépendre de semences achetées et d’intrants chimiques », explique l’organisation.

En Indonésie, le réseau Transnational Palm Oil Labour Solidarity a organisé une journée de webinaires intitulée « Pesticides Kill » sur les conséquences des pesticides sur la santé des travailleurs. Ils dénoncent notamment l’usage du paraquat, un herbicide interdit en Europe depuis 2007, mais utilisé dans les monocultures d’huile de palme.

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À Hawaï, une série d’ouragans destructeurs a empêché les membres de l’organisation Hawai’i Seed de se mobiliser. Mais ses membres agissent depuis des années contre Syngenta, qui a quitté le territoire en 2017. « À la fin des années 1990, Hawaï a ouvert ses terres agricoles aux entreprises chimiques afin qu’elles mènent des expériences sur la production d’OGM. Les champs d’essai en plein air ont été aspergés de cocktails chimiques au milieu de nos quartiers, nos écoles et de nos côtes », détaille un communiqué. Dans le reste des États-Unis, des milliers d’agriculteurs ont porté plainte contre la firme après avoir utilisé du paraquat et développé la maladie de Parkinson.

Des pancartes-pierres tombales ont été plantées face à l’usine Syngenta. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

D’autres mouvements ont levé leurs voix depuis leurs pays pour cette mobilisation contre Syngenta, comme la Kenyan Peasants League qui dénonce l’atteinte à la « souveraineté alimentaire des pays du Sud », opérée par des multinationales semencières telles que Syngenta. « Nous nous associons à cette campagne pour faire connaître les alternatives que nous utilisons, pour montrer que les agriculteurs n’ont pas besoin de ces pesticides nocifs pour cultiver leurs produits, et que l’agroécologie fonctionne », ont-ils écrit.

Syngenta condamné à compenser la famille d’un agriculteur assassiné

Au Costa Rica, ce sont les collectifs Frente Eco Cipreses et Bloque Verde qui ont relayé la mobilisation. Ils se sont eux-mêmes mobilisés pour l’interdiction du chlorothalonil, un fongicide commercialisé à grande échelle par Syngenta, qui y a contaminé des sources d’eau potable.

Le Mouvement des sans-terre brésilien a lui aussi rappelé qu’il ne connaît que trop bien les méfaits de l’entreprise. En 2007, dans l’État du Paraná, un des leaders du mouvement, Valmir Mota de Oliveira, dit Keno, a été assassiné lors d’une action menée contre ses expérimentations de semences transgéniques. Après dix-neuf ans de bataille judiciaire, la justice brésilienne a confirmé la responsabilité civile de Syngenta dans cet assassinat.

Les manifestants ont dénoncé les complicités entre l’industrie des pesticides et les armées. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Au Liban, le Mouvement agricole défend les paysans du sud du pays, où l’armée d’occupation israélienne utilise des pesticides, comme le glyphosate, sur « une zone représentant près de 6 % du territoire libanais ». C’est via sa filiale israélienne Adama Agricultural Solutions, acquise en 2020, que Syngenta contribue « au projet d’expansion coloniale d’Israël qui a épandu massivement des pesticides pour détruire les terres palestiniennes et libanaises, et y développer l’agriculture dans les territoires occupés », écrivent les organisateurs de la manifestation en France.

Une situation qui touche particulièrement Michel, venu à vélo depuis Rennes. Ce paysan retraité a fait flotter les drapeaux de la Via Campesina et les couleurs de la Palestine sur près de 400 kilomètres pour participer à la manifestation. Dans les années 2010, il s’est rendu plusieurs fois en Palestine, avec l’association France Palestine Solidarité, pour apporter son aide aux paysans palestiniens lors des récoltes d’olives.

Michel est lui-même touché personnellement par les conséquences des pesticides. « Pendant des années, on utilisait des fongicides pour nettoyer les animaux avant de les faire entrer dans la maternité. Aujourd’hui, ma compagne est atteinte de la maladie de Parkinson, reconnue comme une maladie professionnelle liée aux pesticides », raconte-t-il. 

Michel, paysan retraité breton et membre de la Via Campesina, a rejoint la mobilisation à vélo depuis Rennes. © Pierre-Yves Lerayer / Reporterre

Au cours de la manifestation, les participants désignent Syngenta comme « une entreprise de mort », non seulement pour dénoncer les conséquences des pesticides sur la santé, mais aussi leur usage comme « arme de guerre ». L’agrochimie « fonctionne main dans la main avec le complexe militaire », insiste Fanny Métrat, porte-parole de la Confédération paysanne.

Ils en veulent pour preuve le cas d’Adama Agricultural Solutions en Palestine, mais aussi d’autres exemples historiques : « L’ancêtre de Syngenta, l’Imperial Chemical Industries, était un fournisseur important d’explosifs durant les deux guerres mondiales », rappelle Anh [*], membre de Vietnam Dioxine.

Il souligne que « les mêmes composants qui entrent dans les engrais sont utilisés pour produire les explosifs ». Imperial Chemical Industries « est aussi à l’origine d’un mélange d’herbicides pulvérisés sur les Malaisiens dans les années 1950, qui a permis à l’armée étasunienne de fabriquer l’agent orange, utilisé pendant la guerre au Vietnam », indique-t-il. Pour toutes ces raisons, les drapeaux de plusieurs pays du monde ont été placés dans un champ en face de l’usine de Syngenta, aux côtés des pancartes-pierres tombales plantées en hommage aux victimes des pesticides.




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