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Reportage — Luttes

Près de la grotte de Lascaux, un projet de data center à 400 millions d’euros

L'ancienne papèterie promise à l'industrie de l'intelligence artificielle, en Dordogne.

Près de la grotte de Lascaux, une ancienne papèterie pourrait devenir un « supercalculateur » qui servirait à entraîner des services IA. Les habitants mobilisés ont réussi à obtenir une réunion publique pour éclairer ce projet aux multiples inconnues.

Condat-sur-Vézère et Le-Lardin-Saint-Lazare (Dordogne), reportage

À son heure de gloire, la papèterie Condat, sur les communes de Condat-sur-Vézère et Le-Lardin-Saint-Lazare (Dordogne), faisait vivre 1 200 personnes. Jusqu’à sa chute précipitée et la fermeture, une à une, des trois lignes de production qui turbinaient jour et nuit pour produire 431 000 tonnes de papier par an. Entre les murs désormais silencieux de cet immense rectangle de béton, et dans les communes environnantes, se raconte aujourd’hui une histoire radicalement nouvelle, qui inquiète autant qu’elle fascine. Celle d’une résurrection, autour d’une industrie en pleine éclosion : l’intelligence artificielle et les centres de données dont elle a besoin.

Tout, sur cette friche industrielle de 51 hectares nichée au pied des collines arborées, semble fait pour servir le récit d’une entrée en douceur dans l’âge des data centers. L’ancienne papèterie a été reprise début 2026 par un investisseur, le groupe SPB, qui entend convertir le site en « supercalculateur » : à la différence d’un « data center », les données ne seront pas stockées, selon la communication du promoteur, mais la puissance de calcul servira à entraîner « des services IA ». Ce projet évite à la commune une coûteuse opération de dépollution et met un peu de baume sur la plaie ouverte par la fin de l’histoire industrielle des deux communes.

La nouvelle entreprise, nommée Condat Solutions, promet l’embauche, à terme de 250 personnes et envisage de récupérer la chaleur dégagée par les serveurs au profit d’activités « annexes », comme la culture de fraises sous serre. Un tel site serait également selon elle le fer de lance d’une intelligence artificielle française et « souveraine », c’est-à-dire affranchie de la mainmise des entreprises de la tech étasunienne.

« Les gens sont désespérés »

Pourtant, localement, les premières rumeurs sur ce projet ont fait l’effet d’une bombe. Des riverains de tous horizons se sont tour à tour « pris une claque » en découvrant ce projet.

L’ancienne papeterie est un îlot industriel au milieu des collines et des habitations, à l’entrée de la vallée de la Vézère. La grotte de Lascaux est à dix minutes et les alentours sont classés au patrimoine mondial de l’Unesco et en zone Natura 2000 pour leur richesse faunistique, géologique et historique. Des milliers d’emplois dépendent du tourisme et la forêt porte des stigmates de l’été caniculaire, avec des zones encore « cramées ».

« C’est un endroit inopportun pour un tel projet », souffle Nicolas, devant le lit asséché d’une rivière, le Coly, qui déboule d’ordinaire par une petite cascade dans son village, situé à 700 mètres en aval du futur supercalculateur. « Les gens sont désespérés », ajoute une voisine, « alors qu’on venait d’être libéré du poids industriel, dans cette région magnifique ».

Des riverains qui s’organisent

En juillet, sept personnes se sont regroupées pour tenter d’impulser une mobilisation. Sans expérience politique, elles ont commencé à alerter autour d’elles. Une pétition lancée fin juillet a recueilli 5 600 signatures, alors que les deux communes comptent 2 500 habitants.

Elle réclamait l’organisation d’une réunion, pour tenter d’obtenir des informations sur le projet. Car comme pour la soixantaine de centres de données que la France voit pousser partout sur son territoire, les projets avancent d’abord dans le plus grand secret… jusqu’à ce qu’il ne soit déjà presque trop tard pour les contester.

À Condat-sur-Vézère, comme ailleurs, cette urgence a fait surgir une réaction réflexe. Environ 80 personnes sont, petit à petit, entrées en lien : des riverains parfois éloignés des préoccupations écologiques piqués au vif par l’irruption de cette nouvelle industrie sous leurs fenêtres, des anciens salariés de l’usine qui rêvaient d’un autre avenir, des défenseurs de l’environnement ou professionnels du tourisme. La plupart sans expérience militante, avec beaucoup de jeunes et de femmes.

« C’est typiquement ce qui se passe un peu partout, avec l’émergence de luttes locales très hybrides qui partent d’habitants alertés et choqués de l’ampleur des projets qui se montent dans leur dos », observe Max, du collectif marseillais Le nuage était sous nos pieds, jointe par téléphone. Ce collectif a cartographié 32 résistances locales aux centres de données en France métropolitaine.

À force d’insister, le collectif Vigilance Condat a obtenu une première victoire. Mercredi 30 septembre, la toute nouvelle salle des fêtes du Lardin-Saint-Lazare était pleine à craquer, avec plus de 400 personnes réunies dans un silence de plomb pour écouter les explications du promoteur.

La salle des fêtes était bondée pour la réunion publique obtenue par les habitants mobilisés. © Erwan Manac’h / Reporterre

Côté tribune, cinq intervenants à la mine stressée ont livré une partition finement accordée, en se montrant particulièrement attentifs à ne pas brusquer leur audience. Le ton est tantôt amical, tantôt paternaliste, mais jamais brutal. « Nous voulons faire de Condat une référence au niveau national », introduit Ghislain Huot, PDG du repreneur, le groupe SPB, qui annonce 400 millions d’euros d’investissement.

L’argumentaire se veut rassurant, en particulier sur la consommation en eau du futur équipement, un point qui fait cauchemarder les amoureux des milieux naturels en aval de l’usine. « Nous ne consommons pas d’eau, contrairement à une légende urbaine, grâce à une technologie de refroidissement en circuit fermé », affirme Olivier Labbe, consultant de Via DC, appelé dans le rôle du démineur.

Les chiffres officiels donnent tout de même une consommation équivalente à 5 % de celle de l’ancienne usine, qui était particulièrement consommatrice d’eau. En prenant la consommation de 2017, cela représenterait 256 411 m³ d’eau par an, soit une centaine de piscines olympiques [1].

Malgré ces efforts, les intervenants ne parviennent pas à désépaissir le flou qui entoure le projet. Tout est livré au conditionnel. Les « activités annexes » censées récupérer la chaleur fatale des serveurs et créer des emplois, pièce maîtresse de l’argumentaire favorable au projet, restent à ce stade des « pistes », selon Mathieu Introvigne, qui pilote le volet énergies du projet. Et de citer pêle-mêle des serres chauffées pour des fraises, du séchage de bois, une pisciculture, du chauffage urbain et de la production de froid. « Le temps des études est encore en cours », répète-t-il.

Du gaz brûlé pour produire l’électricité ?

Le temps des questions-réponses fait monter la température dans la salle. Les promoteurs ne sont pas en mesure de donner l’identité des entreprises qui loueront cette puissance de calcul, ni quels « services IA » seront perfectionnés ici. Aucune garantie donc, à ce stade du projet, que l’IA de Condat soit française et « souveraine ». Une seconde pièce maîtresse de l’argumentaire vole en éclats.

Le supercalculateur, appelé successivement « IA Factory », « usine de production IA » ou « data center », nécessitera une puissance électrique de 165 MW (avec une phase de démarrage à 25 MW), l’équivalent de la puissance d’une ville de 160 000 habitants ou de la production de 50 à 90 éoliennes [2].

Le promoteur envisage de faire tourner les deux générateurs à gaz de l’ancienne papèterie pour produire une partie de son électricité « de manière marginale », selon Olivier Labbe. Cela constituerait néanmoins une première en France, et un sacré coup de canif à l’image du secteur, car l’industrie des centres de données se targue de ne recourir à aucune énergie fossile pour alimenter ces serveurs.

La liste des questions qui restent en suspens est encore longue : combien de groupes électrogènes de secours et de m³ de fioul enterrés sont envisagés pour palier à d’éventuel pannes électriques ? Quelle quantité de polluants éternels — les fameux PFAS, très employés pour le refroidissement en circuit fermé des centres de données — risquent de s’infiltrer dans les sols ? Quelles seront les conséquences en termes de bruit et de chaleur émanant du bâtiment ? Les détails du projet sont, pour l’heure, tenus secrets.

Les arguments écologiques mis en sourdine

Au fil de la soirée, se dessine un auditoire coupé en deux. Une moitié farouchement opposée au projet, qui semble s’être préparée à la complexité des débats et s’ose à une critique du développement effréné de l’IA. Une autre partie, moins sonore, mais tout aussi impatiente, qui se manifeste par applaudissement et messes basses, parfois virulentes contre « ces écolos » qui s’opposent à tout.

Parmi les membres du collectif Vigilance Condat et de la toute récente association loi 1901 qui en émane, Lacovenat, ces réactions d’hostilité déjà visibles sur les réseaux sociaux sont scrutées avec inquiétude. Alors même que les opérations de tractages recueillent beaucoup de sympathie. « On se fait taxer d’être contre tout, alors qu’on veut juste des projets qui soient vertueux, pour l’emploi comme pour l’environnement », souffle une habitante. La plupart choisissent l’anonymat pour répondre à la presse, ou demandent à relire leurs citations.

Surtout, les arguments sur les dégâts écologiques de l’IA au niveau planétaire ont été retirés de l’argumentaire du collectif, tout comme les critiques qui questionnent l’usage imposé de l’IA. Mais les lignes semblent déjà être en train de bouger. Le tissu écologiste (France Nature Environnement, SOS Forêt, la Sepanso) et paysan local (Confédération paysanne) était présents en masse à la réunion publique et beaucoup de monde se manifeste pour « proposer un coup de main ».

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Cette dynamique fait écho à ce qui se dessine au plan national. « Certaines associations sont montées en expertise et viennent souvent épauler les collectifs locaux : la FNE, le MNLE, Data for good, les Soulèvements de la Terre, Terre de luttes, Greenpeace, ou même des associations comme Attac ou des syndicats, observe Max, du Nuage était sous nos pieds. C’est un mouvement qui part d’enjeux locaux pour prendre une ampleur nationale, voire internationale. Il est puissant en Belgique et on le voit en Espagne, en Angleterre et en Allemagne. »

« Il va falloir coordonner toutes ces énergies », devise une participante du collectif, au sortir de la réunion publique du Lardin-Saint-Lazare. Chez elle, la fatigue accumulée par les trois mois de mobilisation cohabite avec un sentiment d’émerveillement. Les rencontres qu’elle a fait depuis trois mois l’ont déjà transformée.

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