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Reportage — Pollutions

Herbicides dans l’eau potable : l’agglomération de La Rochelle porte plainte

Situé dans un bois racheté par l'agglomération, la station de Fraise-Bois Boulard bénéficie d'une protection renforcée pour limiter l'exposition aux pesticides.

L’agglomération de La Rochelle a détecté deux sous-produits d’herbicides dans son eau potable, dont un est interdit d’usage, et l’autre le sera bientôt. La collectivité a déposé plainte.

La Rochelle (Charente-Maritime), reportage

Aux alentours de la station de pompage d’eau potable de Fraise-Bois Boulard, à l’est de La Rochelle, se déroule à perte de vue l’horizon indistinct des champs retournés : maïs, orge, blé tendre et pois. Lors d’une analyse rendue publique le 18 septembre dernier sur des échantillons prélevés le 4, la Communauté d’agglomération de La Rochelle (CdA) a détecté, dans les eaux qui parviennent ici depuis neuf forages, deux sous-produits d’herbicides surveillés au-delà des seuils d’alerte de 0,1 microgramme (μg) par litre : le S-métolachlore et le flufenacet.

Face à ces analyses, le vice-président de l’agglomération chargé de l’eau, Guillaume Krabal, avoue sa stupeur : « On ne comprend pas. » Vendredi 25 septembre, la collectivité a déposé plainte contre X pour pollution auprès du procureur de la République, espérant que la justice s’en saisisse pour remonter à la source.

Trois contaminations aux pesticides depuis 2021

Le carnet de santé du territoire déroule depuis 2021 une liste déjà longue d’alertes sur la présence de produits interdits et/ou dangereux : contamination de l’eau au chlortoluron, record de prosulfocarbe dans l’air et pollution d’un captage au chlorothalonil : deux herbicides et un fongicide.

Les deux molécules repérées cette fois-ci n’avaient jamais été identifiées à de telles concentrations : « Nous testons une liste d’environ 300 molécules établie par l’Autorité régionale de santé, détaille Serge Ceaux, directeur de l’eau pour la CdA. Nous avions déjà eu des traces au-dessus des seuils de détection, à 0,01 μg par litre, mais jamais plus. »

Dans l’éprouvette des accusées, deux métabolites — c’est-à-dire des produits issus de la dégradation — de pesticides bien connus : le S-métalochlore, interdit depuis 2024 qui sert à traiter maïs, soja et tournesol, et le flufenacet, herbicide destiné notamment aux cultures d’orge et de blé, interdit à la vente depuis 2025 et à l’usage à partir du 10 décembre 2026.

Amené par une canalisation, le captage Fraise-Bois Boulard alimente 20 000 personnes dans l’agglomération, notamment à La Rochelle via les châteaux d’eau à l’entrée de la ville. © Sylvain Lapoix / Reporterre

« Quand j’ai appris ça, j’ai contacté les agriculteurs de la région, raconte Guillaume Krabal. Ils étaient choqués car ils disent qu’ils n’ont pas commencé à semer faute de pluie : il n’y a donc aucune raison d’utiliser de flufenacet. » Contactée par Reporterre, la chambre d’agriculture n’a pas donné suite.

Une précédente plainte déposée en 2021 à la suite de la pollution du point de captage de Clavette avait mené à une enquête à l’initiative de la procureure de La Rochelle. Des perquisitions avaient eu lieu dans des exploitations agricoles de la région mais la procédure avait été classée sans suite faute d’identification des responsables.

Une substance aussi inquiétante que peu étudiée

Déboulant dans une canalisation d’une vingtaine de kilomètres, l’eau tirée de l’aire de captage contaminée approvisionne 20 000 personnes dans l’agglomération à Bourgneuf, Montroy et dans une partie du centre-ville de La Rochelle. Dans une agglomération d’un peu moins de 200 000 habitants où la Ligue contre le cancer de Charente-Maritime a identifié pas moins de quatre foyers de cancers pédiatriques, cette détection ranime les inquiétudes.

L’évaluation du risque s’avère difficile : si des études attestent des effets sur la santé humaine du S-métalochlore — un cancérigène suspecté — et du flufenacet — un polluant éternel de type PFAS et perturbateur endocrinien —, leurs sous-produits restent peu étudiés.

« L’ESA-flufenacet qui a été détecté est considéré pertinent par l’Anses, mais il y a très peu de données, déplore Pauline Cervan, toxicologue à l’ONG Générations futures, qui avait fait campagne pour l’interdiction de l’herbicide. Ses effets chroniques ne sont quasi pas étudiés, comme pour la plupart des métabolites. »

« Sans aide au niveau national, il n’y aura pas d’évolution »

Retombée sous le seuil de détection dans les deux prélèvements de contrôle réalisés depuis le 18 septembre, la présence de ces molécules interroge sur l’efficacité des stratégies de lutte contre les pollutions agricoles. Inauguré en 1925, le captage de Fraise-Bois Boulard faisait l’objet de nombreuses mesures de protection au titre du Grenelle de l’environnement : après avoir acheté le bois où se situent les installations, la CdA avait mis en place une aide aux pratiques agricoles vertueuses (réduction des pesticides, entretien de prairie, réduction de la consommation d’eau…) pouvant aller jusqu’à 300 euros par hectare. Malgré cela, les métabolites ont trouvé leur chemin jusqu’aux pompes.

« Nous expérimentons et nous jouons notre rôle de remontée d’info, dit modestement Guillaume Krabal. Mais sans aide au niveau national, il n’y aura pas d’évolution. » Déjà ténu, le cadre légal de la protection des zones de captage s’est encore récemment vu fragilisé.

Rendu public cette semaine, le projet de décret d’application sur la très controversée loi d’urgence agricole a vu le nombre de points de captage d’eau sensibles — pouvant faire l’objet de restrictions sur les pesticides — chuter de 6 000 à 2 300 en France. « Fraise-Bois Boulard fait partie des captages qui ne seront pas protégés », dit Serge Ceaux.

Porte-parole de l’association fer de lance de la mobilisation née de la multiplication des cancers pédiatriques Avenir Santé Environnement 17, Franck Rinchet-Girollet retient une sourde colère : « Les programmes type ReSources comme celui mis en place par la CdA ne marchent que si des agriculteurs sont volontaires : tant qu’on sera dans l’incitatif, on bougera pas. La seule solution, c’est de bifurquer de modèle agricole et d’interdire les substances dangereuses. »

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